A la recherche de l’homme

Nuit. Le train Paris-Moscou approche de la frontière allemande. Les passagers dorment. Un seul homme veille. Il quitte son compartiment et parcourt les wagons. Pas âme qui vive. Les voitures de première classe dorment, les wagons-lits sont vides. « Ce que je vais chercher, je ne t’atteindrai peut-être pas. Je ne crois pas au pittoresque. J’ai sans doute trop voyagé poux ne point connaître combien il trompe. »

Collages d’Angela Bouchaïeva.

Il veut atteindre l’humain. Mais les gens ne se rencontrent pas comme ça, aussi simplement. Ils se trouvent. On dirait une femme en marche vers nous. « Une femme perdue dans la foule et qu’il s’agit de découvrir… Ainsi est le voyage. »

Dans le wagon de troisième classe, il y a foule. Ici voyagent des familles de mineurs polonais, chassés de France pour avoir participé à une grève. Les corps gisent sur les banquettes comme des blocs d’argile pétrifiée. Comment un homme a-t-il pu devenir un tas d’argile ? Quelle machine à emboutir l’a marqué et défiguré ?

Soudain, le passager nocturne aperçoit un couple endormi sur une banquette. Entre la mère et le père, il remarque le visage d’un enfant, d’un petit garçon, beau comme celui du petit Mozart. « Voici un visage de musicien, voici Mozart enfant, voici une belle promesse de la vie ! Les petits princes de légende n’étaient point différents de lui. Protégé, entouré, cultivé que ne saurait-il devenir ? <…> Mais il n’est point de jardinier pour les hommes. Mozart enfant sera marqué comme les autres par la machine à emboutir. Mozart fera ses plus hautes joies de musique pourrie dans la puanteur des cafés-concerts. »

Et pourtant, cet étrange passager nocturne ne veut pas s’y résigner. « Ce n’est point la charité ici qui me tourmente. Je ne crois guère à la pitié. » « …Ce qui me tourmente, с’est quelque chose comme l’espèce humaine et non l’individu qui est blessé ici, qui est lésé. <…> C’est un peu, dans chacun de ces hommes, Mozart assassiné. »

Mais peut-être que là où il se rend, tout est différent ? En 1935, on parlait beaucoup de l’URSS en France. Pour les uns, elle apparaissait comme un cauchemar, pour les autres, comme un salut. Le salut de l’homme par les sens élevés qui lui sont transmis — les sens de l’édification d’une société nouvelle. Le passager de minuit n’a pas l’habitude de se fier aux mots. Il doit tout voir par lui-même.

Le lendemain, les Polonais n’étaient plus dans le train. Dans le wagon-restaurant, des Espagnols, se rendant eux aussi en Russie, sont pleins d’enthousiasme, parlent de Staline, du plan quinquennal. À la petite gare de Niegoreloye (Brest était une ville polonaise en 1935. — NDLR), les passagers du train passent dans la rame russe. À l’époque, il y avait ici une gare avec un restaurant, une douane. Le passager réfléchit : « …Voici donc le pays dont on ne peut parler sans soulever les passions. <…> Mais si l’on veut juger l’U.R.S.S., on passe, selon le point de vue, de l’admiration à l’hostilité. Selon que l’on place au premier rang la création de l’homme ou le respect de l’individu… »

Ce passager hors du commun pensait avant tout à la formation de l’homme, à sa vocation. C’est à ce sujet qu’il a dicté des centaines de pages, lorsque, déjà pendant la guerre contre l’Allemagne nazie, il travaillait en Afrique à son dernier roman-parabole, « Citadelle ». Cet homme s’appelait Antoine de Saint-Exupéry. Il était aviateur, écrivain, un homme de légende…

L’union soviétique et l’intelligentsia européenne

Sur le quai de la gare de Biélorussie, Georges Kessel accueillit Saint-Exupéry. La place devant la gare parut à Exupéry semblable à Marseille : des porteurs, des camions, des tramways, une foule de gamins et de soldats entourant un marchand de glaces. Maintenant, direction l’hôtel — et ensuite, le vol libre à travers des rues inconnues…

Saint-Exupéry arriva à Moscou en tant que correspondant du journal « Paris-Soir » à la fin du mois d’avril 1935. À cette époque, à Paris, la signature du pacte d’assistance mutuelle entre la France et l’URSS touchait justement à sa fin. La France, qui craignait l’Allemagne fasciste, se hâtait de se faire une opinion sur son nouvel allié.

L’été de la même année, les écrivains français se rendirent les uns après les autres en Russie. Aussi bien ceux de gauche, qui sympathisaient ouvertement avec l’URSS, que ceux qui étaient pleins de scepticisme. Staline, espérant changer l’opinion publique de l’Europe en faveur de l’État du socialisme victorieux, contribua à ce que les littérateurs étrangers viennent le plus souvent possible. Bernard Shaw, le socialiste britannique, donna le coup d’envoi. Le 29 juillet 1931, Staline le reçut dans son cabinet au Kremlin et le charma complètement. Quelques mois plus tard, le 13 décembre 1931, dans ce même cabinet, le chef reçut l’écrivain allemand Emil Ludwig.

L’été 1935, un autre célèbre écrivain français, Romain Rolland, lauréat du prix Nobel en 1916, arriva en URSS à l’invitation de Gorki. Il rencontra lui aussi Staline et fut lui aussi charmé par le chef. Certes, le portrait de Joseph Vissarionovitch tracé par l’écrivain était trop enthousiaste, et ses jugements sur l’URSS paraissaient si naïfs que Staline lui-même ne souhaita pas publier ce qui avait été écrit. Le « Journal de Moscou » de Romain Rolland ne fut publié à Paris qu’en 1960, et en URSS seulement à la fin de la perestroïka, dans la revue « Voprossy literatoury », comme une sorte de curiosité littéraire.

Ensuite, Staline charma l’écrivain allemand Lion Feuchtwanger, venu à Moscou en janvier 1937. Il en résulta le livre « Moscou, 1937 », dont Staline lui-même fut l’un des premiers lecteurs. Le chef en fut satisfait. Feuchtwanger décrit Moscou comme une ville gigantesque, qui respire la satisfaction et la concorde, et même plus que cela — le bonheur. Feuchtwanger, si perspicace, si subtil dans la description de tout ce qui se passait en Allemagne à l’époque de la montée du fascisme, se révèle si myope en URSS qu’on l’autorise même à assister au procès politique exemplaire des ennemis du peuple — Piatakov et Radek. Et il justifie ce tribunal.

Peut-être la seule exception à cette série de panégyriques fut le livre « Retour de l’U.R.S.S. » de l’écrivain français André Gide, qui comptait parmi les ardents partisans des Soviets. « J’ai déclaré, il y a trois ans, mon admiration pour l’U.R.S.S., et mon amour, écrivait André Gide. — Là-bas une expérience sans précédents était tentée qui nous gonflait le cœur d’espérance et d’où nous attendions un immense progrès, un élan capable d’entraîner l’humanité tout entière. »  Comme ses confrères, André Gide fut reçu avec tous les égards. Il visita non seulement Moscou et Léningrad, qui lui firent une impression foudroyante : « Je ne connais pas de ville plus belle. » On lui ouvrit les portes des usines, des camps de pionniers et des maisons de repos aux Eaux Minérales du Caucase et dans la région de Sotchi ; des mines du Donbass ; de Géorgie, de Kakhétie, d’Abkhazie… Les impressions positives le submergent littéralement : il écrit avec un enthousiasme sincère sur les parcs de culture de chaque ville, sur la jeunesse, sur Artek, sur la « vie puissante » de l’Union soviétique. Mais peu à peu, l’envers du décor se dévoile : la qualité déplorable de la nourriture, des tissus et de tout le reste. Une pénurie terrible. Une standardisation universelle de la vie : « J’ai visité plusieurs des habitations de ce kolkhoze très prospère… Je voudrais exprimer la bizarre et attristante impression qui se dégage de chacun de ces « intérieurs » : celle d’une complète dépersonnalisation. Dans chacun d’eux les mêmes vilains meubles, le même portrait de Staline, et absolument rien d’autre ; pas le moindre objet, le moindre souvenir personnel ». Et enfin, le plus effroyable — l’écrasement total de l’individu : « Le bonheur de tous ne s’obtient qu’en désindividualisant chacun. Le bonheur de tous ne s’obtient qu’aux dépens de chacun. Pour être heureux, soyez conformes ». Pour André Gide, la désillusion fut un drame personnel. De retour en France, il ne participa plus jamais à la vie politique ou publique.

Cinq nuances de rouge

Antoine de Saint-Exupéry était lui aussi écrivain. Certes, moins célèbre que ceux cités précédemment, mais en 1935, deux de ses romans étaient déjà parus en France — « Courrier Sud » et « Vol de Nuit », ce dernier ayant même reçu le prix littéraire « Femina ». Cependant, ses livres n’avaient pas été traduits en russe, et en Union soviétique, peu de gens connaissaient Saint-Exupéry. Il était arrivé en tant que journaliste, pour seulement deux ou trois semaines. Parmi les figures influentes de cette époque, seul le rédacteur en chef des « Izvestia », Nikolaï Boukharine, semble s’être intéressé à lui. En effet, outre ses cinq reportages pour « Paris-Soir », Exupéry publia dans les « Izvestia » un article sur le crash du plus grand avion soviétique, le « Maxime Gorki ». Et seul le rédacteur en chef avait pu lui commander un tel texte.

Nous ne savons presque rien des premiers jours du séjour de Saint-Exupéry à Moscou. Le biographe de l’écrivain, Marcel Migeo, n’effleure ce sujet que très brièvement. Mais lui non plus n’est en mesure d’ajouter quoi que ce soit d’essentiel à ce qui figure dans les reportages eux-mêmes. En substance, ce sont ces reportages qui constituent la principale source d’informations sur le séjour de l’écrivain en URSS. Il est également question de quelques notes que Saint-Exupéry prenait dans son journal, mais elles sont, semble-t-il, fragmentaires. En Russie, aujourd’hui encore, on connaît surtout Saint-Exupéry comme l’auteur du génial conte « Le Petit Prince » et du roman philosophique et céleste « Terre des hommes », dont l’écrivain jetait les ébauches dans le train Paris-Moscou….

Mais imaginons simplement : voilà que l’écrivain s’installe à l’hôtel et sort dans la ville. Fin avril. Moscou se prépare à célébrer le 1er Mai : « La ville était transformée en chantier. Des équipes ornaient les monuments de lumières, de fanions et de draperies écarlates ; d’autres équipes centraient- les projecteurs, d’autres encore, sur la Place Rouge, autour de tombereaux d’asphalte, préparaient dans la nuit des secteurs entiers de chaussées <…> un jeu, une danse mate et silencieuse autour des feux. Et les draperies rouges accrochées aux maisons et qui les ceignaient du faîte à la base étaient si largement déployées que le vent s’y prenait comme dans des voiles et les gonflait, mêlant à cette préparation de fête je ne sais quel goût de régates, apportant à cette ville je ne sais quelle chaleur de départ, de voyage et d’horizon libre.

Des hommes et des femmes s’attardaient devant les travaux. Ces hommes et ces femmes, le lendemain, au nombre de quatre millions venaient défiler devant Staline et la ville entière lui rendait hommage ».

Le regard de Saint-Exupéry ne manqua bien sûr pas de remarquer les immenses portraits de Staline suspendus dans toute la ville — le « Chef », comme il l’appelle. Et ce n’est ni un lapsus ni une métaphore. Exupéry était franc-maçon, et pour lui, le « Chef » signifiait sans équivoque : le Grand Maître. Exupéry entreprend une promenade autour du Kremlin — « ce quartier muré dans la ville comme une autre ville » semble garder un secret : « On pourrait inventer qu’il n’existe pas, tant sa présence est invisible ». Une fois, Exupéry l’appelle le « Maître » — sans aucune connotation péjorative. Pour Exupéry, la figure la plus importante de son humanité est probablement le jardinier. Or, qu’est-ce qu’un jardinier ? Le maître de son jardin…

Le 1er mai

« J’avais déjà appris à mes dépens que l’on ne sort pas impunément un dieu de son tabernacle, car je m’étais vu refuser une carte de spectateur pour la Place Rouge. Il m’eût fallu débarquer plus tôt à Moscou, car chaque demande donnait lieu à une longue enquête particulière, à un triage particulièrement sévère. <…> Dans un rayon d’un kilomètre autour de Staline, nul ne pouvait se faufiler, dont l’état civil et les antécédents n’eussent pas été contrôlés, recontrôlés et, pour plus de sûreté, recontrôlés une troisième fois ».

Les portes de son hôtel s’étaient retrouvées verrouillées jusqu’à cinq heures de l’après-midi. Saint-Exupéry trouva le moyen de s’échapper de l’hôtel par un certain couloir, et se retrouva ainsi au cœur de la fête. Il est stupéfait par les colonnes de manifestants, dans lesquelles des centaines de milliers de personnes affluent vers la place Rouge. Au-dessus des têtes, des avions sillonnent le ciel. Tout cela est à la fois majestueux et effrayant : « C’étaient les avions ; mille avions en marche sur Moscou, cela ébranle le sol », — — nota-t-il, un peu effrayé. Mais soudain, la colonne de manifestants s’arrête, laissant passer une autre. Un accordéon surgit de nulle part. « Des orphéons pris dans la foule pour y défiler avec tous leurs cuivres s’assemblèrent en cercles et jouèrent aussi. Et cette foule, peu à peu, à demi pour se réchauffer, à demi pour se distraire, ou pour célébrer ce jour de fête, entrait dans la danse. Et ces dizaines de milliers d’hommes et de femmes, au seuil de la Place Rouge, le visage soudain dégelé, un large sourire aux lèvres, dansaient en rond. Et la rue, sur toute sa longueur prit d’un seul coup une apparence débonnaire, familiale, comme une nuit de 14 juillet dans un faubourg de Paris.

Un inconnu m’interpella, me tendit une cigarette ; un autre m’offrit du feu : la foule était heureuse… »

Mais pour Saint-Exupéry, le questionnement sur l’homme ne s’achève pas le jour du 1er Mai. Le soir, après avoir erré dans la ville, il passe à l’ambassade des États-Unis — pour se réchauffer et boire une gorgée d’un bon whisky. Lorsque Mikhaïl Boulgakov, invité à l’ambassade à l’occasion du 1er Mai, y arriva à son tour, Exupéry faisait des tours de cartes. Il en connaissait une multitude et participait même à des tournois professionnels. Les spécialistes de littérature ont établi que la rencontre entre Saint-Exupéry et Mikhaïl Afanassiévitch a bien eu lieu. Boulgakov parlait bien français, il pouvait donc lire Exupéry dans le texte et soutenir la conversation. Mais de quoi les deux écrivains ont-ils parlé — personne ne le sait. Comme preuve indirecte du contenu de leur conversation, les spécialistes de littérature signalent la description étonnamment réaliste, chez Boulgakov, écrivain « terrien », du vol de Marguerite au bal de Woland. On ne peut écrire cela qu’en sachant exactement à quoi ressemble la terre vue d’en haut. Mais d’où Mikhaïl Afanassiévitch aurait-il pu le savoir ? Eh bien, par exemple, des récits de Saint-Exupéry sur ses vols au-dessus de la Terre nocturne…

Dialogue avec le juge

Parmi les reportages les plus insolites publiés par l’écrivain pour « Paris-Soir », figure bien sûr « Crime et châtiment devant la justice soviétique ». C’est, pourrait-on dire, la première tentative de comprendre le système du droit soviétique. Il ne fait aucun doute que Saint-Exupéry s’est entretenu avec l’un des derniers romantiques de la « rééducation » et du « reforgement », pratiques qui avaient cours sur le canal de la mer Blanche. On croyait en sa possibilité, et pas seulement les tchékaïstes. 36 écrivains soviétiques célèbres en ont écrit dans l’ouvrage collectif « Le canal de la mer Blanche – Baltique nommé d’après Staline. Histoire de la construction. 1933–1934 ». C’est plus tard, après l’édification du second géant — le canal Moscou–Volga —, qu’il resta plusieurs centaines de milliers de détenus du Dmitrovlag dont on ne savait que faire, et qu’on se mit simplement à les fusiller. Mais en 1934, beaucoup croyaient sincèrement au « reforgement ».

« Il me semblait bien, dans le cabinet de ce Juge, que le Juge abordait un point de vue essentiel. Il l’éclaira en reprenant un mot que je venais de prononcer :

— Il ne s’agit pas de punir, dit-il, mais de corriger.

Il parlait d’une voix si douce que je m’inclinais pour l’entendre, et pétrissait de ses mains avec précaution une glaise invisible. Regardant loin à travers moi, il me répéta :

— Il faut corriger. »

« Voilà, pensais-je, un homme qui ignore la colère. Il ne rend pas à ses semblables l’hommage de considérer qu’ils existent. Ils constituent pour lui une belle pâte à modeler et ce Juge n’est pas plus sensible à la tendresse qu’à la colère. <…> Ce Juge, ne se permet pas de juger. Il est semblable au médecin que rien ne scandalise. Il soigne s’il peut, mais comme il sert avant tout le social, s’il ne peut pas soigner il fusille. <…> Et je devine déjà qu’il y a là un grand irrespect pour l’individu mais un grand respect pour l’homme, pour celui qui se perpétue à travers les individus et dont il s’agit de bâtir la grandeur. Coupable, pensais-je, ne signifie plus rien ici. »

Exupéry écrit dans la langue de sa « Citadelle » — le juge soviétique est chez lui aussi juste et inflexible que le seigneur des Berbères rassemblant son royaume au milieu du désert. Et Saint-Exupéry lui fait écho : « Ces voleurs, ces souteneurs, ces assassins, on les retire du bagne comme d’un réservoir et on les expédie, sous l’autorité de quelques fusils, creuser le canal qui joindra la mer Blanche à la mer Baltique. Là ils retrouvent l’aventure, et quelle aventure !

Les voilà chargés de tracer, laboureurs géants, d’une mer à l’autre un sillon profond comme un ravin, un sillon à l’échelle des navires. D’opposer aux terrains qui s’éboulent des échafaudages de cathédrale et de soulever contre les flancs de la coupure des forêts entières de madriers qui craquent comme des pailles sous les expansions souterraines. <…> Et peu à peu ils se sentent pris par le jeu. Ils vivent entre eux en équipes et dirigés par leurs ingénieurs, leurs contremaîtres, car dans un bagne on trouve tout. Gouvernés par ceux-là mêmes d’entre eux qui savaient le mieux imposer leur domination naturelle.

Saint-Exupéry savait parfaitement que seules les épreuves forgent l’homme. C’est pourquoi, sans doute, il faisait confiance au juge sur parole. Du reste, l’époque des
« romantiques de la rééducation par la forge » allait bientôt sombrer dans le passé, avec ses enthousiastes.

Une soirée en compagnie de mademoiselle xavier

Saint-Exupéry avait parcouru tout Moscou. Il était attiré vers le fond des quartiers délabrés. C’est ainsi qu’un jour, il apprit que dans une « fourmilière » — un amas de logements communautaires — vivait Mademoiselle Xavier, une gouvernante française miraculeusement rescapée des années de la guerre civile. Saint-Exupéry frappa à la porte de l’appartement. Un locataire vint lui ouvrir. L’écrivain s’adressa à lui en français. L’homme s’enfonça silencieusement dans l’appartement et revint avec une personne parlant danois. Cela ne servit à rien. On fit alors venir un locataire parlant anglais. Et ce ne fut qu’à la troisième fois qu’on amena à l’écrivain Mademoiselle Xavier. « C’était une vieille fée carabosse, maigre, voûtée, ridée, l’œil brillant et qui, tout en ne comprenant rien à ma visite, me pria de la suivre chez elle. <…> Mademoiselle Xavier a soixante-douze ans, et Mademoiselle Xavier pleure. Je suis le premier Français qui depuis 30 ans s’assied chez elle. » Il passa la soirée de ce jour en compagnie de dix vieilles dames françaises, qui, comme Mademoiselle Xavier, avaient survécu à la révolution et étaient restées en Russie. Et elles étaient en tout trois cents à Moscou — d’anciennes gouvernantes françaises. À la question de savoir ce qu’avait été pour elles la révolution, Mademoiselle Xavier répondit : « Une révolution, c’est bien ennuyeux ».

Elle fut prise un jour dans une rafle et on l’enfourna dans une sombre galerie, d’où l’on faisait sortir les gens pour les fusiller. Lorsque vint le tour de Mademoiselle Xavier de parler à l’enquêteur, celui-ci dit soudain : « J’ai une fille de vingt ans, mademoiselle, voudriez-vous lui donner des leçons ? » Et Mademoiselle Xavier, serrant l’édredon contre son cœur avec lequel on l’avait arrêtée, répondit avec une dignité écrasante : « Vous m’avez arrêtée. Jugez-moi. Nous parlerons demain, si je suis vivante, de votre fille ! »

« Et elle ajoute ce soir avec un éclair dans les yeux : ‘Ils n’ont plus osé me regarder ; ils étaient tous tellement penauds !’ » « Et je respecte ces adorables illusions. Et je me dis : l’homme n’aperçoit du monde que ce qu’il porte déjà en lui-même. Il faut une certaine envergure pour affronter le pathétique et pour en recevoir le message. »

Comme c’est français : s’asseoir, bavarder, se remémorer les années passées et… ne regretter rien, comme le chantait Édith Piaf. Elles ont accompli leur service de gouvernantes et ont tenu bon sous l’ouragan de la révolution russe. Alors, faut-il exiger plus que la dignité de ces charmantes dames, restées demoiselles jusqu’à la vieillesse ? C’est peut-être déjà trop. Et ce soir-là, Saint-Exupéry ne pense plus à l’homme…

L’homme

Pourtant, c’est précisément avec la question de l’homme qu’il était venu en Union soviétique. Du sens de sa vie, à lui, l’homme. De sa vocation. De manière tout à fait inattendue, nous trouvons un écho de ces pensées dans l’article que Saint-Exupéry écrivit pour les « Izvestia » sur la catastrophe de l’avion « Maxime Gorki ». En tant que pilote professionnel, l’écrivain comprenait parfaitement de quelle machine il s’agissait. Il apprécia sa course d’envol courte et la légèreté avec laquelle le plus grand avion d’URSS se détachait du sol. Il fut frappé par la complexité de la structure interne du géant, si différente des modestes appareils de la compagnie « Aéropostale » sur lesquels il lui avait été donné de voler. C’est pourquoi il écrit sur le « Gorki » avec admiration. Car pour en construire un tel, il avait d’abord fallu l’inventer, puis le concrétiser. Et pour cela, il fallait de très bons ingénieurs. Et de très bons ouvriers. Saint-Exupéry eut de la chance : il avait volé sur le « Gorki » la veille du jour où le chasseur qui escortait l’appareil s’écrasa soudainement sur lui. L’avion se désintégra en plein vol. Tous les membres de l’équipage et les concepteurs de l’appareil — des collaborateurs du TsAGI, invités à bord — périrent. Le travail de centaines de personnes fut réduit à néant. Des gens talentueux comme Léonard, puisque en 1935 ils avaient su concrétiser en URSS ce projet impensable. « L’Union soviétique a perdu une magnifique confirmation de la vitalité de sa jeune industrie », nota l’écrivain, s’associant au chagrin du peuple soviétique.

Bien sûr, pendant le temps que Saint-Exupéry passa en URSS, il ne put, et ne réussit pas, à comprendre grand-chose de la vie du pays. Mais partager son chagrin avec le peuple, seul un ami le peut. Et si cet ami est un écrivain, alors nous, ses amis, n’avons plus qu’une seule chose à faire : lire ses livres, où il n’y a ni capitalisme ni communisme, car l’égalité ne l’intéressait pas — c’est la fraternité qui l’intéressait. Il n’y a que l’homme. L’homme qui trouve sa vérité dans sa vocation.

Traduit par Catherine Tsareva.

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