Frans Hogenberg, graveur – Plan de Moscou d'après un dessin de S. Herberstein datant de la première moitié du XVIe siècle. En haut à gauche figurent les armoiries de Herberstein.

Les contes effrayants sur la Russie de Sigismond von Herberstein

Les observateurs étrangers ont toujours entretenu, et entretiennent encore aujourd’hui, une perception mythifiée de la Russie. Ils appréhendent notre pays soit sous l’angle de l’utopie — un système social idéal —, soit sous celui de la dystopie, c’est-à-dire comme un lieu d’épouvante, un anti‑monde et une anti‑Europe. Cette entreprise de mythologisation trouve son origine à la Renaissance, lorsque les marchands, diplomates et voyageurs européens convergèrent vers le lointain État de Moscou, qui venait de secouer le joug de la Horde d’or.

Illustrations fournies par N. Zolotareva.

Carte de Moscovie, dressée par Herberstein. 1549
Carte de Moscovie, dressée par Herberstein. 1549

Sous le règne d’Ivan III, grand‑prince de Moscou et souverain de toute la Russie, les Européens redécouvrirent notre pays. Bien que de nombreux voyageurs aient visité le royaume moscovite et en aient laissé des relations écrites, l’ouvrage le plus célèbre demeure à ce jour les « Rerum Moscoviticarum Commentarii » (Notes sur les affaires moscovites) du diplomate autrichien Sigismond von Herberstein. C’est lui que l’on peut à juste titre considérer comme le systématisateur des récits terrifiants sur la Russie.

L’âme russe énigmatique ou les richesses russes inépuisables ?

Sigismond von Herberstein revêtu de la pelisse russe que lui offrit Vassili III en 1517
Sigismond von Herberstein revêtu de la pelisse russe que lui offrit Vassili III en 1517

L’intérêt pour la Russie moscovite, ou « Moscovie » selon la dénomination européenne, tenait moins à l’existence même d’un vaste État à l’est de l’Europe qu’à ses richesses supposément inépuisables, ainsi qu’à la recherche d’une puissance susceptible d’aider à surmonter les épreuves qui menaçaient la survie même de la civilisation européenne.

L’une des principales raisons qui incitèrent l’Europe à porter son attention sur la Russie fut la menace des conquêtes ottomanes. En 1354, les Ottomans atteignirent la rive européenne des Dardanelles et, dès 1365, leur capitale provisoire était établie à Andrinople, en territoire européen. Bien que les habitants de la Russie moscovite fussent perçus par les Européens comme des « schismatiques » et des « hérétiques », ils combattaient avec succès les puissances musulmanes, ce qui les rendait susceptibles d’être utiles à une alliance.

S. Herberstein, « Rerum Moscoviticarum Commentarii » – page de couverture de l'édition de 1557
S. Herberstein, « Rerum Moscoviticarum Commentarii » – page de couverture de l’édition de 1557

Une autre raison majeure de cet intérêt résidait dans la diffusion des idées de la Réforme en Europe : la « Moscovie » était alors envisagée comme le dernier bastion d’un christianisme authentique, auquel on associait des espoirs de renouveau et d’expansion du monde catholique. La question religieuse comportait également une dimension politique : la dynastie des Habsbourg cherchait à s’attirer les « barbares moscovites » comme alliés contre l’État polono‑lituanien, alors favorable à Rome.

L’intérêt pour la « Moscovie » s’accrut encore avec la modification de la géographie des routes maritimes commerciales à l’époque des Grandes Découvertes géographiques, la Russie offrant un passage vers les marchés de plusieurs pays.

Au‑delà des facteurs historiques spécifiques, l’intérêt pour la Russie moscovite répondait également à d’autres sollicitations, liées à la volonté propre à l’homme de la Renaissance d’élargir les limites du monde connu.

La découverte de la Russie moscovite par les Européens s’est traduite par l’apparition, à la fin du XVe et au début du XVIe siècle, d’un grand nombre de journaux de voyage : ceux d’Ambrogio Contarini, de Johann Fabri et de Paul Jove, de Mathieu de Miechów, de Sebastian Münster, d’Albert Campense. Les savants – géographes, historiens et théologiens européens qui n’avaient jamais mis les pieds en Russie mais qui en compilèrent les premières descriptions et les premières cartes – jouèrent un rôle non moindre.

« Rerum Moscoviticarum Commentarii »

Albert Campense (1490–1542), écrivain hollandais qui rédigea une description de la Russie pour le pape Clément VII
Albert Campense (1490–1542), écrivain hollandais qui rédigea une description de la Russie pour le pape Clément VII

L’ouvrage le plus célèbre sur notre pays écrit à cette époque demeure les « Rerum Moscoviticarum Commentarii » du diplomate autrichien Sigismond von Herberstein (1486–1566). Herberstein séjourna à deux reprises en Russie moscovite : en qualité d’ambassadeur de l’empereur Maximilien en 1517, puis de l’archiduc d’Autriche Ferdinand en 1526. Son livre ne parut toutefois qu’en 1549.

L’historien russe Ivan Ivanovitch Ivanov écrivait déjà en 1894, dans la revue L’Artiste, à propos de Herberstein : « Ce Herberstein est le fondateur historique de la lignée des conteurs européens sur notre patrie. La Russie est à ce point favorisée par ce genre de mythes que Herberstein lui‑même, entre les mains d’autres auteurs, se transforme en figure mythique. » De fait, les étrangers ont toujours aimé les contes sur la Russie, surtout les plus terrifiants. Mais Herberstein ne fut pas l’inventeur de ces « contes » ; il s’appuyait sur les travaux de ses prédécesseurs et contemporains, ainsi que sur une tradition de perception profondément ancrée dans la conscience européenne, dont les racines plongent dans l’Antiquité.

Herberstein en traîneau – gravure tirée de l'édition bâloise de 1556
Herberstein en traîneau – gravure tirée de l’édition bâloise de 1556

Conformément à la tradition antique, les auteurs de la Renaissance envisageaient la Russie non comme un Orient, mais comme un Nord. Ils attribuaient à ses habitants les propriétés naturelles et les traits de caractère que, selon les philosophes antiques et médiévaux, devaient posséder les peuples du Nord, élevés dans les conditions inhumaines d’un climat rigoureux et subissant l’influence néfaste des astres. Les habitants de la Russie étaient décrits comme des barbares, étrangers aux bonnes mœurs et à une organisation civique correcte.

C’est également à l’Antiquité que remonte la thèse formulée par Aristote. Il soulignait l’incompatibilité du despotisme avec le caractère épris de liberté des Grecs, et l’adéquation de cette forme de gouvernement au caractère des peuples barbares, en particulier des Perses ennemis, censés avoir une inclination innée à la soumission. Ces caractéristiques furent transposées aux habitants de la Russie.

Il est significatif qu’au milieu des années 1520 parurent les traités sur la Moscovie de Paul Jove, de Johann Fabri et d’Albert Campense ; mais tout ce qui suscitait l’admiration, voire l’envie, chez ces auteurs, Herberstein le montra sous un jour radicalement différent. Le diplomate autrichien ne contredisait pas toujours ses prédécesseurs lorsqu’il relevait un fait ou un phénomène de la vie des Moscovites, mais ses conclusions étaient diamétralement opposées.

Le prisme de Herberstein

Les ambassadeurs offrant des présents au grand-prince Vassili III – illustration des « Rerum Moscoviticarum Commentarii » (1576)
Les ambassadeurs offrant des présents au grand-prince Vassili III – illustration des « Rerum Moscoviticarum Commentarii » (1576)

D’où vient une telle différence dans l’appréhension d’une même réalité ? Il importe de comprendre les motivations de Herberstein. Quel était son objectif en tant que diplomate ? Il s’agissait de convaincre l’État russe de participer à des actions conjointes contre les Turcs, ce qui impliquait notamment de le réconcilier avec la Lituanie. Or ses deux missions diplomatiques échouèrent. Aussi, dans ses « Rerum Moscoviticarum Commentarii », Herberstein tenta‑t‑il d’expliquer cet échec par les propriétés mêmes des Moscovites et par l’impossibilité de relations d’alliance avec eux.

Aussi, tandis que les ouvrages d’Albert Campense, de Johann Fabri et de Paul Jove représentaient une tentative de dialogue entre civilisations, les pages du livre de Herberstein présentent les relations entre les deux mondes comme bien plus tendues. Selon Herberstein, tout en Russie portait la marque de l’infériorité – non seulement son système politique et social, sa religion et sa morale, mais aussi ses habitants eux‑mêmes.

Équipement des cavaliers russes – gravure extraite de l'édition allemande des « Rerum Moscoviticarum Commentarii » (1575)
Équipement des cavaliers russes – gravure extraite de l’édition allemande des « Rerum Moscoviticarum Commentarii » (1575)

Il importe toutefois de comprendre que Herberstein était un homme instruit, qui, avant de se rendre en Russie moscovite, avait parcouru une bonne partie de l’Europe, qu’il possédait une vaste culture historique, qu’il connaissait les langues des peuples slaves et qu’il parlait le russe. Mais dans ses « Rerum Moscoviticarum Commentarii », il a délibérément construit l’image d’un pays fantastique et terrifiant, qui ne ressemblait en rien à la Russie réelle.

L’historien Ivanov pose des questions parfaitement légitimes : « Mais pourquoi Herberstein, bien qu’il ait relu les chroniques russes, n’en a‑t‑il pas retiré les faits fondamentaux de notre histoire ? Pourquoi ignore‑t‑il précisément quand a commencé la terre russe, et raconte‑t‑il à propos du joug mongol des histoires invraisemblables ?… Savez‑vous qu’à Kiev, au XVIe siècle, il n’y avait pas une seule fille chaste âgée de plus de sept ans ? Savez‑vous que dans tout l’État moscovite, il n’y a d’autre gibier que les lièvres, ni d’autres baies ou fruits que les noix ?… Quant au fait que les Russes sont remplis de vénalité, de fourberie, de parjure, de débauche et d’ivrognerie, cela va sans dire. On s’étonne que les ambassadeurs soient sortis indemnes de ce repaire de brigands et qu’ils l’aient même visité une seconde fois ! »

« Moscou est située en Asie, et non en Europe »

Portrait de Vassili III – gravure de l'édition viennoise des « Rerum Moscoviticarum Commentarii » (1557)
Portrait de Vassili III – gravure de l’édition viennoise des « Rerum Moscoviticarum Commentarii » (1557)

Bien que l’on ait beaucoup écrit sur la Russie avant Herberstein, son livre a instauré une tradition de perception de notre pays comme un État asiatique et despotique. C’est en effet lui qui, l’un des premiers, contesta l’opinion selon laquelle la « Moscovie » faisait partie de l’Europe, et proposa de la rattacher à l’Asie : « Si l’on tire une ligne droite de l’embouchure du Tanaïs (le Don – NDLR) jusqu’à ses sources, on constatera que Moscou est située en Asie, et non en Europe. » Le statut d’« Asiatiques » permit de conjuguer les dangers « russe » et « turc » et de réunir ces peuples en une image unique de l’ennemi de l’Europe.

Les souverains russes apparurent aux yeux du lecteur occidental non comme de « authentiques princes chrétiens », mais comme le foyer de tous les vices. Le caractère despotique du pouvoir, l’absence de droits et l’esclavage universel des sujets, la pseudo‑divinité du pouvoir comme apogée du mensonge universel – telles sont les caractéristiques énoncées par Herberstein. Selon lui, nul souverain ne pouvait égaler le prince moscovite dans la plénitude de son pouvoir. Et ce pouvoir despotique revêt un caractère total : « Il exerce son autorité aussi bien sur les clercs que sur les laïcs, disposant à sa guise de la vie et des biens de chacun de ses conseillers ; aucun d’eux n’est assez important pour oser contredire le souverain ou lui opposer une résistance en quelque affaire que ce soit. ».

Paysans russes aux XVIe–XVIIe siècles – gravure tirée de l'« Description du voyage en Moscovie » d'Adam Olearius (1656)
Paysans russes aux XVIe–XVIIe siècles – gravure tirée de l’« Description du voyage en Moscovie » d’Adam Olearius (1656)

Quant au peuple, selon Herberstein, il manifeste une soumission servile envers ce pouvoir, et le diplomate s’interroge sur les causes de ce phénomène : « Il est difficile de comprendre si c’est la grossièreté du peuple qui rend nécessaire un souverain tyran, ou si c’est la tyrannie du souverain qui rend le peuple grossier, insensible et cruel. » Il est évident que Herberstein, ici, est de mauvaise foi et qu’il a déjà sa réponse à la question qu’il pose : un peuple qui préfère l’esclavage à la liberté a besoin d’une oppression brutale. Le diplomate développe l’idée que l’esclavage est une propriété immanente aux Russes. Herberstein fut le premier à écrire sur le lien entre le type de pouvoir du souverain russe et les traits inhérents à son peuple. Par exemple, il décrit même le pain en forme de kalatch comme un symbole de dépendance : « En outre, les pains qui ont la forme d’un collier de cheval signifient, à mon avis, pour tous ceux qui les mangent, un joug lourd et un esclavage éternel. »

En dépeignant les institutions de l’État moscovite comme tyranniques, Herberstein non seulement le présentait sous un jour défavorable, mais il conduisait également le lecteur à l’idée de son infirmité politico‑juridique et de son illégitimité.

Herberstein et ses successeurs

Des étrangers dans un village russe – gravure extraite de l'« Description du voyage en Moscovie et à travers la Moscovie jusqu'en Perse et retour » d'Adam Olearius (1663)
Des étrangers dans un village russe – gravure extraite de l’« Description du voyage en Moscovie et à travers la Moscovie jusqu’en Perse et retour » d’Adam Olearius (1663)

Les « Rerum Moscoviticarum Commentarii » devinrent très populaires en Europe. Dans la seconde moitié du XVIe siècle, ils furent publiés en moyenne une fois tous les deux ans ; on en connaît au total vingt‑deux éditions. Grâce à l’autorité de son auteur et à ses nombreuses rééditions, ce livre modifia fondamentalement le point de vue européen sur la Russie moscovite et donna naissance à l’opinion commune sur la « tyrannie russe ». Les mythologèmes formulés par Herberstein devinrent par la suite des idéologèmes de l’image russophobe. Si, avant Herberstein, les auteurs écrivaient sur les vertus et la piété des Moscovites, désormais, au contraire, les étrangers sont dépeints comme incomparablement supérieurs aux Russes. Si auparavant les voyageurs rapportaient la fidélité des Russes à leur parole et l’inviolabilité de leurs serments, désormais le diplomate affirme : « Dès qu’ils commencent à jurer et à faire des serments, sachez que la fourberie se cache immédiatement derrière, car ils jurent avec l’intention de tromper et de duper. » Si auparavant les auteurs s’émerveillaient de la pureté des mœurs, désormais il n’est plus du tout question de haute moralité.

L’ivrognerie, les mœurs sauvages, la licence sexuelle deviennent désormais les caractéristiques les plus importantes des Russes. Le poète anglais George Turberville, qui séjourna en Russie dans le cadre de l’ambassade de Sir Thomas Randolph en 1568‑1569, écrivit dans l’un de ses poèmes envoyés de Russie :

Scènes de divertissements populaires au XVIIe siècle – gravure tirée de l'ouvrage d'Adam Olearius « Description du voyage en Moscovie et à travers la Moscovie jusqu'en Perse et retour »
Scènes de divertissements populaires au XVIIe siècle – gravure tirée de l’ouvrage d’Adam Olearius « Description du voyage en Moscovie et à travers la Moscovie jusqu’en Perse et retour »

« Les manières sont si proches des turques, les hommes si perfides,

Les femmes corrompues, les temples remplis d’idoles

Qui profanent ce qui devrait être sacré. »

Bien sûr, il y eut des exceptions à cette règle. Par exemple, le noble polonais Samuel Maskiewicz (vers 1580–1632), qui séjourna en Russie de 1609 à 1612, écrivait à propos des mœurs russes : « Les Moscovites observent une grande sobriété, qu’ils exigent strictement aussi bien des grands que du peuple. L’ivrognerie est interdite ; il n’y a ni cabarets ni tavernes dans toute la Russie ; on ne peut acheter ni vin ni bière nulle part ; et même chez eux, à l’exception des boyards, personne n’ose préparer de boisson enivrante… »

Dans l’ensemble, presque tous les narrateurs ultérieurs se référeront à la description de Herberstein. Les thèses principales formulées par le diplomate autrichien réapparaîtront constamment dans les écrits sur la Russie. Son ouvrage était considéré comme quasi obligatoire pour tous ceux qui étudiaient la Russie ou y voyageaient. Turberville, déjà mentionné, concluant son pamphlet poétique, édictait :

Page de titre de la première édition de l'ouvrage de Jacques Margeret « L'État de l'Empire russe et du Grand-Duché de Moscovie » (1607)
Page de titre de la première édition de l’ouvrage de Jacques Margeret « L’État de l’Empire russe et du Grand-Duché de Moscovie » (1607)

« …si tu veux connaître les Russes,

Tourne-toi vers le livre de Sigismond, qui dira toute la vérité,

Car il a longtemps vécu comme envoyé auprès de ce roi,

Envoyé par un Polonais, il donne un récit véridique à tous égards. »

Des idées similaires à celles que Sigismond von Herberstein exposait dans les pages de son livre furent développées par le capitaine français Jacques Margeret (vers 1565–1619), voyageur qui séjourna à deux reprises en Russie : de 1600 à 1606, il servit officiellement comme mercenaire auprès de Boris Godounov et du Faux Dimitri Ier, puis de 1609 à 1611, il combattit dans l’armée de la République des Deux Nations contre la Russie. « Bien que les vivres y soient abondants et bon marché, le peuple simple se contente de très peu, car il ne pourrait autrement subvenir à ses besoins, n’ayant aucun métier et étant très paresseux, si peu porté au travail, mais si porté à l’ivrognerie qu’il n’est pas possible de faire davantage », écrivait Margeret dans ses notes. « Quand ils se reposent, leur boisson consiste principalement en vodka et en hydromel, fabriqué à partir de miel qu’ils récoltent sans peine et en abondance, comme on peut en juger par la grande quantité de cire exportée chaque année du pays. Ils ont aussi de la bière et d’autres boissons bon marché. Ce vice de l’ivrognerie sans mesure est pratiqué par tous, hommes et femmes, jeunes filles et enfants ; les prêtres pas moins, voire plus que les autres. » En outre, Margeret soulignait l’extrême ignorance du peuple, y compris en matière de foi : « …l’ignorance parmi le peuple est telle qu’un tiers ne sait pas ce qu’est le Notre Père ou le Symbole de foi. Ils haïssent l’enseignement et, en particulier, la langue latine. Ils n’ont ni école ni université. »

Adam Olearius et les « esclaves du tsar »

Relation détaillée du voyage de l'ambassade holsteinoise en Moscovie et en Perse (1633, 1636 et 1639), rédigée par le secrétaire de l'ambassade Adam Olearius – page de titre de l'édition de 1696
Relation détaillée du voyage de l’ambassade holsteinoise en Moscovie et en Perse (1633, 1636 et 1639), rédigée par le secrétaire de l’ambassade Adam Olearius – page de titre de l’édition de 1696

Les idées de Herberstein eurent une grande influence sur la perception de la Russie par le voyageur et diplomate allemand Adam Olearius (1599–1671). Il séjourna à plusieurs reprises dans notre pays (en 1633, 1636 et 1643) dans le cadre d’ambassades holsteinoises, dont il rédigea un ouvrage substantiel. Olearius, l’un des hommes les plus instruits de son temps, utilise très activement les « Rerum Moscoviticarum Commentarii » de Herberstein comme une source d’information inestimable. Il transmet ainsi le « mythe noir » créé par Herberstein sur l’État russe.

Il classe sans hésiter les Russes parmi les barbares : « Lorsqu’on observe les Russes du point de vue de leurs qualités spirituelles, de leurs mœurs et de leur mode de vie, on ne peut sans doute pas ne pas les ranger parmi les barbares. » Les Russes, selon Olearius, « n’aiment pas du tout les arts libéraux et les hautes sciences et n’ont aucune envie de s’y adonner ». Cependant, les Moscovites, comme l’écrivait le voyageur, « se distinguent par leur intelligence et leur ruse, mais ils n’utilisent leur esprit non pas pour tendre vers la vertu et une vie louable, mais pour chercher leur profit et leur intérêt et pour satisfaire leurs passions ».

Quant à la pureté morale des Russes, il n’en est même pas question : ils sont « si adonnés aux plaisirs charnels et à la débauche que certains se souillent par le vice infâme que nous appelons sodomie ». « À cette impudicité dissolue, poursuit Olearius, les pousse fortement l’oisiveté ; chaque jour, on peut voir des centaines d’entre eux se tenir oisifs ou se promener sur la place du marché ou au Kremlin. » Selon le voyageur, « le vice de l’ivrognerie est si répandu parmi ce peuple dans toutes les classes, tant chez les ecclésiastiques que chez les laïcs, chez les hauts et les bas, les hommes et les femmes, les jeunes et les vieux, que si dans les rues on voit des ivrognes gisant et vautrés dans la boue, on n’y prête pas attention ; tant cela est devenu ordinaire ». Le thème de l’ivrognerie généralisée des Russes occupe beaucoup Olearius, et il y consacre de nombreuses pages de son livre ; après s’être délecté de la description de l’ivrognerie russe, il conclut que les Russes sont des esclaves. « De même que les Russes sont par nature endurcis et comme nés pour l’esclavage, il faut les maintenir constamment sous un joug cruel et sévère, et les contraindre sans cesse au travail en recourant aux coups et aux fouets. Ils n’en montrent aucun mécontentement, car leur condition exige qu’on les traite ainsi. »

Scène de beuverie – gravure extraite de l'« Description du voyage en Moscovie et à travers la Moscovie jusqu'en Perse et retour » d'Adam Olearius
Scène de beuverie – gravure extraite de l’« Description du voyage en Moscovie et à travers la Moscovie jusqu’en Perse et retour » d’Adam Olearius

La conclusion principale d’Olearius est la suivante : « Ils sont tous esclaves et serfs… tous les sujets, de haut et de bas rang, sont appelés et doivent être considérés comme les « kholopy » du tsar, c’est-à-dire esclaves et serfs… » Il est caractéristique que l’usage de se désigner soi‑même comme « kholop » dans les adresses au souverain à la fin du XVIe et au XVIIe siècle remonte à la pratique de la Horde : les nobles directement dépendants des khans se désignaient par le terme mongol « bogol », puis par son équivalent turc « kul ». Le mot russe « kholop » était dans ce cas la traduction littérale de ces termes. Cependant, la coïncidence de cette désignation avec l’ancien nom russe des esclaves n’est qu’un fait curieux. L’appellation « ton kholop » n’avait rien à voir avec l’humiliation de la noblesse.

Olearius tire la conclusion suivante sur les Russes : « Ils sont rusés, obstinés, débridés, inamicaux, pervertis, effrontés, enclins à tout ce qui est mauvais, usent de la force au lieu du droit, ont renoncé à toutes les vertus et ont coupé la tête à toute pudeur. » Nous avons là tout un ensemble de qualités négatives, une opposition entre les barbares‑esclaves russes et les Européens civilisés.

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Frans Hogenberg, graveur – Plan de Moscou d'après un dessin de S. Herberstein datant de la première moitié du XVIe siècle. En haut à gauche figurent les armoiries de Herberstein.
Frans Hogenberg, graveur – Plan de Moscou d’après un dessin de S. Herberstein datant de la première moitié du XVIe siècle. En haut à gauche figurent les armoiries de Herberstein.

Ces stéréotypes de perception de la Russie et des Russes étaient promis à une longue vie. Herberstein resta un auteur faisant autorité dans les siècles suivants. Ainsi, l’historien slovène Vasco Simoniti écrivait dans la postface à la première édition des « Rerum Moscoviticarum Commentarii » en langue slovène, publiée en 1951 : « Le pouvoir de type despotique est resté un trait caractéristique de la réalité russe tout au long des siècles suivants de l’histoire russe. » La Russie, selon le savant, n’a pas saisi à plusieurs reprises l’occasion de s’écarter de la voie de l’autocratie.

Le livre de Herberstein et les travaux d’autres auteurs étrangers jouissent d’une grande autorité parmi les chercheurs russes et sont perçus comme des sources d’information fiables. En effet, la Renaissance a été marquée par l’apparition de traités historiques et d’historiens en tant que tels, et il était d’usage de croire les auteurs de la Renaissance. Il en est résulté que la science historique s’est construite sur des affirmations souvent mythologiques de Herberstein et d’autres auteurs étrangers. Comme le temps l’a montré, l’image de la Russie créée par Herberstein et ses successeurs s’est avérée être utilisée par les générations suivantes d’Européens, car depuis le voyage du diplomate autrichien, l’image de notre pays n’a pas subi de changements substantiels. Ce n’est pas un hasard si l’éminent historien français Henri Martin, dans la seconde moitié du XIXe siècle, jugeait opportun de désigner l’Empire russe sous le nom de « Moscovie », et qu’à notre époque, une telle initiative a été prise en Ukraine. La Russie change, mais les représentations fondamentales à son sujet ne changent pas, surtout lorsqu’il s’agit de propagande politique. C’est pourquoi les mythes sur un pays peuplé de sujets sans droits, gouverné par un dirigeant despotique, sont si prisés dans la propagande occidentale contemporaine. Pourquoi réinventer la roue, si tout a déjà été créé il y a près de cinq siècles ?

Traduit par Catherine Tsareva

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