Henri Matisse

Triomphe à Moscou

Henri Matisse
Henri Matisse

Les magnifiques collections de peinture française de la fin du XIXe – début du XXe siècle que possèdent le Musée Pouchkine et le Musée de l’Ermitage sont principalement dues à deux collectionneurs russes – Sergueï Chtchoukine et Ivan Morozov, qui rassemblaient des tableaux pour leurs galeries à Moscou. La collection privée en Russie au début du siècle dernier connaissait un essor florissant : l’exemple avait été donné par Pavel Tretiakov, qui, en 1881, créa sur la base de ses propres collections le premier musée public de peinture – la célèbre galerie Tretiakov. Dans une certaine mesure, la collection de tableaux pour les grands bourgeois était une mission patriotique. « La richesse oblige », disaient-ils.

Photos : M. Zolotarev

Tant Chtchoukine que Morozov concentrèrent leur attention sur les œuvres des artistes qui créaient alors à Paris. L’une des figures les plus marquantes de la peinture de l’époque était Henri Matisse. Après avoir terminé l’École des arts décoratifs de Paris, il devint l’un des fondateurs du groupe que les journalistes baptisèrent les fauves. Les pères spirituels du mouvement étaient Van Gogh et Paul Gauguin, dont les fauves héritèrent du tracé simplifié du dessin, de la perspective plate et de la couleur intense. Mais les participants les plus talentueux du mouvement – Paul Cézanne, Albert Marquet et Henri Matisse – se révélèrent être des peintres tout à fait indépendants, créant leurs propres écoles artistiques.

Un Russe qui paie

Salle Gauguin dans la maison de S.I. Chtchoukine. Tableau d'A. Matisse La Conversation (ou La Causette). Photo de 1913
Salle Gauguin dans la maison de S.I. Chtchoukine. Tableau d’A. Matisse La Conversation (ou La Causette). Photo de 1913

Les marchands russes constituaient leurs collections selon leurs goûts personnels. Ivan Morozov était particulièrement cohérent : il souhaitait présenter dans sa galerie de la rue Prechistenka le développement de la nouvelle peinture française comme une sorte d’évolution progressive. Sergueï Chtchoukine, au contraire, envisageait l’évolution de la peinture comme une série de révolutions opérées par des génies solitaires. Son favori était Paul Gauguin, qui avait fini sa vie dans la misère sur les îles de la Polynésie française. Chtchoukine collectionnait aussi les impressionnistes, mais ce thème était déjà en quelque sorte traditionnel, aussi il le « clôtura » en acquérant dans une galerie parisienne le Déjeuner sur l’herbe de Claude Monet. Puis il se lança à la recherche de talents encore méconnus. À l’époque, Chtchoukine avait environ 50 ans ; il passait quatre mois par an en Europe à observer les nouvelles tendances de la peinture.

Chtchoukine rencontra Matisse pour la première fois en 1906 dans son atelier du quai Saint-Michel, 19. Matisse était alors déjà un artiste assez connu. Le marchand remarqua une nature morte et déclara être prêt à l’acquérir si l’artiste lui permettait d’emporter l’œuvre pour la méditer. C’était la manière de Chtchoukine : l’art nouveau avec « une part de risque » l’intéressait ; pour ne pas se tromper, il éprouvait le besoin de « vivre avec » le tableau. Apparemment, cette fois, sa voix intérieure lui dit qu’il ne faisait pas d’erreur. Ainsi, la première toile de Matisse – la nature morte Le Plat et la cruche (ou Vaisselle sur une table) – entra dans la collection Chtchoukine. Notons que Chtchoukine, fabricant et importateur de textiles, dirigeait personnellement la création des nouveaux motifs et coloris ; tout un personnel d’artistes de sa manufacture travaillait à cela. Il apprécia immédiatement le coloris de Matisse. En onze ans, Chtchoukine acquit 37 toiles de l’artiste. Sans cette rencontre providentielle – qui sait comment la vie de Matisse aurait tourné ? Et même plus : Matisse aurait-il pu réaliser ses œuvres les plus audacieuses, exécutées sur commande de Chtchoukine pour son hôtel particulier du Bolchoï Znamenski Pereoulok ?

Ivan Abramovitch Morozov (1871–1921)
Ivan Abramovitch Morozov (1871–1921)

L’année 1908 fut décisive dans les relations entre Chtchoukine et Matisse. À ce moment-là, l’artiste et son acheteur russe se trouvaient à un carrefour. Chtchoukine avait été ébranlé par une série de bouleversements familiaux terribles : son fils cadet s’était suicidé, sa femme était morte et son frère s’était tiré une balle à Paris. De telles pertes auraient brisé n’importe qui, mais Chtchoukine était d’une trempe de fer, de vieux croyant, et il ne renonça pas à sa mission de collectionneur.

Christian Krohn. Portrait de S.I. Chtchoukine. 1915
Christian Krohn. Portrait de S.I. Chtchoukine. 1915

En 1908, il vint à Paris et trouva Matisse et sa famille dans un couvent désaffecté du Sacré-Cœur. Ils vivaient pauvrement, les commandes étaient rares. Dans l’atelier, Chtchoukine vit le grand tableau Baigneuses avec une tortue et en fut littéralement bouleversé. Et accablé presque jusqu’au désespoir d’apprendre que le tableau était déjà commandé par un autre acheteur. Il sentit en Matisse son artiste. Chtchoukine se précipita chez les marchands de tableaux et se mit à acheter tout Matisse qu’il pouvait trouver à Paris. Les marchands furent stupéfaits de voir un Russe prêt à acheter de l’art d’avant-garde au prix de la peinture de salon. Puis eut lieu une conversation de confiance avec l’artiste : il voulait quelque chose comme les Baigneuses… mais non pas un tableau, mais trois… Désormais, il voulait être le principal, et peut-être même l’unique acheteur de Matisse. L’artiste, de son côté, reçut enfin de l’argent et la commande tant attendue.

Arrivé à Paris en janvier 1909, Chtchoukine commanda déjà six tableaux à Matisse. Matisse raconta qu’il en vint même à craindre les visites du Russe, qui choisissait infailliblement les tableaux les plus novateurs et les emportait « avant même que la peinture n’ait séché ». De plus, si Chtchoukine aimait une œuvre, il était inutile de tenter de le dissuader en disant qu’elle n’était pas réussie. « Alors je prendrai la ratée », disait-il.

Peu après, Sergueï Ivanovitch invita Matisse à dîner au restaurant Larue et lui exposa ses souhaits concernant l’ornementation de l’escalier de son hôtel particulier moscovite par deux grands panneaux. Tels des conspirateurs, ils élaborèrent le plan des futurs panneaux aux tons bleus, roses et verts, où devaient danser des nymphes et jouer de la flûte des faunes. C’est de ce restaurant Larue que naquirent la Danse et la Musique de Matisse.

L’échec Parisien

Hôtel particulier de S.I. Chtchoukine dans le Bolchoï Znamenski Pereoulok. 1913
Hôtel particulier de S.I. Chtchoukine dans le Bolchoï Znamenski Pereoulok. 1913
Henri Matisse dans son atelier d'Issy-les-Moulineaux devant le panneau La Danse. 1909
Henri Matisse dans son atelier d’Issy-les-Moulineaux devant le panneau La Danse. 1909

En 1910, Matisse décida d’exposer les panneaux qu’il avait peints pour Chtchoukine au Salon d’Automne des artistes. Il fit ce pas risqué délibérément. Ses dernières recherches personnelles, qui l’avaient rapproché de Chtchoukine, eurent un effet inattendu sur ses relations avec les artistes parisiens. « Le monde entier s’était détourné de lui », racontait Lydia Delektorskaïa, avec qui l’artiste fut sans doute plus franc dans ses dernières années qu’avec quiconque. « Tout le monde s’était rallié autour des cubistes, Picasso avait toute une cour… » Ce boycott public se manifestait parfois sous des formes très agressives. Un jour, en entrant dans un café artistique de Montparnasse, Matisse aperçut Picasso entouré d’artistes. Tous firent semblant de ne pas le remarquer et aucun artiste ne répondit à son salut.

La réaction à l’œuvre de Matisse pendant le Salon fut assassine. Des foules indignées se pressaient devant les panneaux. Les critiques dans la presse étaient si atroces que la femme de l’artiste, Amélie, les cachait à son mari. Matisse ne supporta pas longtemps ce scandale ; une semaine après l’ouverture du Salon, il quitta Paris pour Munich, pressé de voir l’exposition « Chefs-d’œuvre de l’art islamique ».

Le soutien de Chtchoukine, tant matériel que moral, influença toute la vie et le travail de l’artiste. Les 27 000 francs pour la Danse et la Musique arrivèrent à Matisse au moment où le gouvernement mit en vente le couvent du Sacré-Cœur et où ses occupants furent invités à quitter les lieux. Grâce à ce cachet, Matisse put louer un hôtel particulier avec jardin à Issy-les-Moulineaux, dans la banlieue parisienne. Chtchoukine avait une fois de plus sauvé l’artiste.

La danse et la musique

H. Matisse. La Musique. Panneau décoratif. 1910
H. Matisse. La Musique. Panneau décoratif. 1910
Pablo Picasso dans son atelier. Paris. 1909
Pablo Picasso dans son atelier. Paris. 1909

Sergueï Ivanovitch, bien entendu, vint lui aussi au Salon et ne put manquer de remarquer l’atmosphère de scandale. Les attaques de la presse contre Matisse le touchaient personnellement. Rien que d’imaginer le scandale grandiose qui éclaterait à Moscou si la Danse et la Musique apparaissaient dans l’exposition de son hôtel particulier lui faisait peur. Il mettait en jeu sa réputation de collectionneur.

Et le rebelle Chtchoukine flancha. Au lieu de la Danse et de la Musique, il acquit les panneaux de Puvis de Chavannes – un artiste célèbre pour ses figures pâles, semblables à des fantômes.

Mais quel tumulte dans l’âme de Chtchoukine !

Henri Matisse avec le petit-fils de S.I. Chtchoukine
Henri Matisse avec le petit-fils de S.I. Chtchoukine

Deux jours plus tard, pendant un arrêt du train à Varsovie, il envoya à Matisse une lettre dans laquelle il l’assurait qu’il ne renonçait pas aux panneaux et lui demandait de les expédier dès que possible. De Moscou, il écrivit à Matisse : « On ne peut quitter le champ de bataille sans avoir tenté de se battre… Le public est contre vous, mais l’avenir est à vous ».

En recevant les panneaux de Paris, leur nouveau propriétaire fut d’abord horrifié – tout comme son ami, l’artiste et collectionneur Ilia Ostroukhov, qui conclut que Chtchoukine avait perdu la raison, voyant qu’au lieu de renvoyer immédiatement les tableaux, il les regardait pendant des heures pour s’y habituer. Chtchoukine comprenait qu’il devait surmonter son rejet de la Danse et de la Musique pour pouvoir convaincre les autres du bien-fondé de Matisse. Le marchand ébaucha un plan d’action. D’abord, il commanda à Matisse deux natures mortes, car ce genre était considéré comme plus accessible. Ensuite, il commença à montrer les panneaux de la Danse et de la Musique aux intellectuels moscovites, expliquant qu’il fallait de la patience pour comprendre la nouvelle peinture. Au lieu de l’échec parisien, Chtchoukine préparait pour son protégé un triomphe moscovite. Bien sûr, on continuait à se moquer de Chtchoukine. Par ailleurs, Matisse avait déjà été présenté au public russe comme un artiste de premier ordre par la revue La Toison d’or (1909, n° 6) de N.P. Riabouchinski, qui avait publié un article détaillé sur lui et son manifeste Notes d’un peintre.

Le triomphe moscovite

Galerie Tretiakov. Collection de peinture russe ancienne. 1904
Galerie Tretiakov. Collection de peinture russe ancienne. 1904
Ilia Semionovitch Ostroukhov dans son cabinet de travail
Ilia Semionovitch Ostroukhov dans son cabinet de travail

Sergueï Ivanovitch se rendit lui-même à Paris pour chercher l’artiste et le ramener à Moscou. L’invitation avait été faite depuis longtemps ; on cite généralement comme motif le désir de Chtchoukine de discuter avec l’artiste de l’accrochage de ses tableaux dans son hôtel particulier. On ajoute qu’il voulait discuter avec lui d’idées pour de nouvelles œuvres. Mais cela ne suffit pas. Chtchoukine voulait le triomphe moscovite de Matisse. Rien de moins.

Grâce aux notes d’Ostroukhov, la vie de Matisse à Moscou est connue heure par heure : « Samedi. À 11 heures, je passe vous prendre et nous allons au couvent de Novodievitchi, de là, peut-être, déjeuner chez les Khartionenko (M. veut croquer la vue du Kremlin, et ils ont quelques icônes intéressantes). Dimanche. Je passe vous prendre en voiture vers 13h–13h30 pour aller au cimetière Rogojski, au couvent des Orthodoxes de même foi. Mardi. À 15 heures, je passe vous prendre pour assister à un concert spécialement organisé pour nous par les Chantres synodaux. À minuit, je vous attends chez moi pour aller à la Chauve-Souris, où l’on veut vous voir. Voilà pour les prochains jours, le reste se verra ensuite ».

I. Machkov. Autoportrait et portrait de Piotr Kontchalovski. 1910. Tableau de la première exposition du groupe Le Valet de Carreau
I. Machkov. Autoportrait et portrait de Piotr Kontchalovski. 1910. Tableau de la première exposition du groupe Le Valet de Carreau

Mais l’événement principal du premier jour à Moscou fut bien sûr la présentation à l’artiste de ses panneaux accrochés dans l’escalier de l’hôtel particulier de Chtchoukine. Sergueï Ivanovitch possédait ce qu’on appelait le « palais des Troubetskoï », décoré au XIXe siècle dans le style rococo, et il n’était pas facile d’y introduire de la peinture moderne. En montant les marches de l’escalier, Chtchoukine était un peu nerveux. Il s’avéra qu’il avait, sans demander la permission, fait repeindre chez le petit flûtiste de la Musique « les signes du sexe ». Cependant, l’invité remarqua avec magnanimité que cela, en fin de compte, ne changeait rien. Ce qui le toucha vraiment, c’était la façon dont ses tableaux avaient été accrochés. Ils pendaient fortement inclinés et, qui plus est, sous verre. Là, Matisse se fâcha sérieusement et déclara qu’une telle créativité d’exposition pouvait tuer non seulement sa peinture, mais même un éléphant. Ce malentendu passé, les amis allèrent le lendemain visiter la collection Morozov et dîner chez Ostroukhov. Après le repas, Ostroukhov montra à Matisse quelques pièces de sa collection d’icônes. Matisse en fut bouleversé : « Rien que pour elles, cela valait la peine de venir à Moscou d’une ville même plus éloignée que Paris »…

Sergueï Ivanovitch Chtchoukine. Photo d'A.G. Smyslova, fille adoptive de Chtchoukine. 1910
Sergueï Ivanovitch Chtchoukine. Photo d’A.G. Smyslova, fille adoptive de Chtchoukine. 1910

Excité, il ne put dormir de la nuit. Apprenant cela par Chtchoukine, Ostroukhov, en tant qu’administrateur de la galerie Tretiakov, invita l’invité à visiter les salles d’icônes. « J’ai passé dix ans à chercher ce que vos artistes ont découvert dès le XIVe siècle. Ce n’est pas vous qui devez venir apprendre chez nous, mais nous qui devons apprendre de vous » — Chtchoukine aimait ensuite raconter ces paroles de Matisse devant les icônes de la galerie Tretiakov.

Chtchoukine organisa pour Matisse une interview avec le correspondant du journal Le Temps (ou Vremia). Matisse parla des sources de sa création, du but de son travail et avoua qu’il s’était profondément épris des icônes russes. Cette interview donna le ton de la visite, et dès le lendemain matin, Matisse, comme on dit, se réveilla célèbre. À l’Opéra Zimine, la troupe théâtrale lui fit une ovation ; à la Société d’esthétique libre, on l’applaudit. L’arrivée du peintre français était mentionnée dans les lettres et les journaux intimes. Même le ton de la presse était généralement bienveillant.

Le monde artistique accueillit Matisse au cabaret La Chauve-Souris de Nikita Baliev. Les hommages à l’artiste ne s’achevèrent qu’à l’aube. Matisse était abasourdi et ému. Jamais l’artiste n’avait rencontré d’organisateur de la trempe de Chtchoukine, ni rien de pareil à l’enthousiasme avec lequel Chtchoukine montrait sa collection aux visiteurs : « Venez par ici, venez ! » s’écria-t-il, s’élançant à travers les pièces… « Regardez ! De là, de l’obscurité, regardez ! Quelles couleurs ! L’escalier est éclairé par ce panneau. N’est-ce pas ? »

Matisse n’avait pas encore repris ses esprits des réceptions que Chtchoukine l’invita déjà à réaliser encore 11 œuvres pour lui. Pour chacune, Chtchoukine promit de payer 6 000 francs, et il laissa à Matisse le choix des sujets ; l’artiste esquissa aussitôt plusieurs idées sur une feuille de papier épinglée au mur… Cet argent suffit à Matisse pour racheter la maison que sa famille louait.

Salle Matisse (salon rose) dans la maison de S.I. Chtchoukine. 1913
Salle Matisse (salon rose) dans la maison de S.I. Chtchoukine. 1913

Mais surtout, il trouva sa voie en tant qu’artiste. « Ce n’est que très tard que j’ai vraiment commencé à percevoir l’art de l’Orient, et je n’ai compris la peinture byzantine qu’en me tenant devant les icônes à Moscou », dit plus tard Matisse. « On se sent plus préparé pour la suite du chemin quand on voit que ses efforts sont soutenus par une tradition, et une tradition ancienne. Cela aide à franchir l’abîme entre l’ancien et le nouveau ».

La visite de Matisse s’étendit sur trois semaines. Pendant ce temps, il réussit à retrouver les sœurs d’Olga Meerson (l’une de ses anciennes élèves, avec qui il entretenait des relations amicales et qui, pendant le séjour de Matisse à Moscou, vivait justement chez l’artiste. – NDLR) et à leur rendre visite. L’une, Sofia Adel, était l’épouse d’un avocat ; l’autre, Raïssa Soudarskaïa, était pianiste. Les sœurs organisèrent une réception en l’honneur de Matisse, où, sans exagération, se rassembla toute la fine fleur de la culture moscovite. Parmi les invités figuraient de nombreux jeunes artistes radicaux, dont Mikhaïl Larionov, Natalia Gontcharova et David Bourliouk. Dès le lendemain, un groupe des invités présents chez Madame Adel annonça officiellement la création d’une nouvelle association artistique – Le Valet de Carreau. Elle donna à la Russie des artistes majeurs tels que Mikhaïl Larionov, Piotr Kontchalovski, Aristarkh Lentoulov, Ilia Machkov. Ses membres expérimentaient depuis longtemps dans le domaine de la peinture moderne, et l’arrivée de Matisse fut pour eux une sorte de point de cristallisation. Sergueï Ivanovitch Chtchoukine fut élu membre honoraire de la société.

H. Matisse. Le Café arabe (ou Café arabe). 1913
H. Matisse. Le Café arabe (ou Café arabe). 1913

Avant que Matisse ne quitte la Russie, Chtchoukine réussit à organiser dans sa maison de la Znamenka une exposition rétrospective de l’artiste. Chtchoukine possédait alors 27 « Matisse » – de quoi choisir. Il s’agissait principalement des œuvres les plus audacieuses et novatrices. Tous les tableaux furent accrochés dans le grand salon et, rassemblés, produisirent une impression colossale, y compris sur Matisse lui-même. Il vit enfin ce qu’il avait créé au cours des années de collaboration avec Chtchoukine. C’était une exposition de Maître. Elle frappa presque tous ceux qui la virent.

« On ne sait même pas avec certitude qui « aide » quoi – la pièce aide Matisse ou Matisse aide la pièce », s’interrogeait le critique d’art Iakov Tougenkhold pour comprendre le charme de ce salon. « Dans le salon rose de Chtchoukine, on ne peut peut-être pas philosopher, mais on ne peut pas non plus se laisser aller aux humeurs tchékhoviennes. Ce carillon plein de couleurs qui s’élève des murs, ces dissonances de couleurs torrides et profondément froides, pourpres et bleues – chassent l’apathie, enveloppent d’une chaleur caressante et d’un froid vivifiant, agissent comme un gaz hilarant et, au total, donnent une sensation de plénitude de vie. Ici, sans quitter son fauteuil, on voyage aux pôles et aux tropiques du sentiment ; ici, la couleur – la couleur pure, abstraite de tout sujet – devient un facteur de « délectation » psychophysiologique… » Plus tard, Chtchoukine compara la « salle Matisse » de sa galerie à une serre parfumée, « aromatique, parfois vénéneuse, mais toujours pleine de belles orchidées ».

S.I. Chtchoukine avec sa fille Irina et son épouse Nadejda Afanassievna (à droite). 1920
S.I. Chtchoukine avec sa fille Irina et son épouse Nadejda Afanassievna (à droite). 1920

La seule personne à qui l’exposition ne plut pas fut Ilia Répine. Mais lorsque Répine, accompagné de sa compagne Natalia Severova, se rendit à l’École de peinture, de sculpture et d’architecture de Moscou, il constata avec amertume que l’avis de la majorité des étudiants sur Matisse était enthousiaste. « Je pense qu’ils ont des exigences énormes – ils veulent une libération totale des traditions », dit Répine. « Ils cherchent l’immédiateté, les superformes, les supercouleurs. Ils veulent du génie… » « Non, pas ça », répondit Severova. « Ils veulent une révolution. Chaque Russe, quel qu’il soit, veut renverser et arracher de lui quelque chose qui l’étouffe et l’oppresse. Alors il se révolte ».

À son retour de Moscou, d’où Matisse rapporta non seulement une excellente humeur mais aussi des avances sur de futures commandes, l’artiste et sa femme partirent de Marseille en paquebot pour le Maroc – ils avaient enfin de l’argent pour un grand voyage ! – à la recherche d’un nouveau langage pictural. L’ensemble du cycle marocain de Matisse est magnifique. Et j’éprouve une profonde gratitude personnelle envers Chtchoukine, qui, avec son flair infaillible, choisit 7 des 11 tableaux marocains de Matisse et les acquit pour la Russie. Rien que Le Café arabe, La Conversation (ou La Causette) et Les Poissons rouges ! Les habitants et les visiteurs du pays peuvent désormais en profiter.

En 1912–1913, Chtchoukine acheta à Matisse pour plus de 40 000 francs de tableaux et n’envisageait pas de réduire ses achats, bien que la manière de l’artiste commençât à évoluer légèrement. Mais Chtchoukine faisait confiance à l’intuition de Matisse.

La rupture

Musée d'État de l'art occidental moderne sur la rue Prechistenka, dans l'ancien hôtel particulier d'Ivan Abramovitch Morozov. Années 1930
Musée d’État de l’art occidental moderne sur la rue Prechistenka, dans l’ancien hôtel particulier d’Ivan Abramovitch Morozov. Années 1930

Cette belle collaboration fut interrompue par la Première Guerre mondiale. Ils se virent pour la dernière fois à Paris à l’été 1914. La dernière lettre de Chtchoukine à Matisse, écrite de Moscou, date du 25 juillet 1914 – une semaine avant la guerre. Le 2 novembre, Matisse reçut de Moscou un télégramme : « Impossible d’envoyer (l’argent. – NDLR) Bourse de Moscou fermée banque vide et poste refuse de transférer argent en France espère envoyer quand liaison rétablie amicalement Sergueï Chtchoukine ».

Matisse ne savait pas que la guerre le priverait de son mécène russe, et Chtchoukine ne savait pas qu’il n’achèterait plus jamais un seul tableau à Matisse. Ils ignoraient qu’ils se quittaient pour toujours.

En 1917, des rumeurs parvinrent à l’artiste en provenance de la Russie révolutionnaire : ses panneaux auraient été brûlés ou lacérés, et Sergueï Chtchoukine vivrait dans son hôtel particulier dans la chambre des domestiques. C’était faux. Malgré la révolution, la galerie Chtchoukine continuait d’accueillir des visiteurs – de 11 heures du matin à 14 heures. En août 1918, sans attendre trois mois la nationalisation de sa propre collection, Sergueï Ivanovitch quitta la Russie avec sa famille. Après un court séjour en Allemagne, il s’installa à Nice. Les galeries de tableaux de Chtchoukine et de Morozov furent transformées en Premier et Deuxième Musées de la nouvelle peinture occidentale. Leur destin fut complexe, mais cela dépasse le cadre de notre sujet. L’essentiel est que les collections, en dépit de tout, furent préservées et sont aujourd’hui le patrimoine du Musée Pouchkine et de l’Ermitage.

Matisse revit Chtchoukine seulement à l’hiver 1919 à Nice. L’artiste l’avait cherché lui-même, fut heureux de le retrouver et l’invita à rendre visite au mourant Renoir, qui vivait à proximité. Selon la légende, il chercha longtemps Sergueï Ivanovitch dans un wagon de première classe, tandis que celui-ci avait acheté un billet de seconde. Matisse refusait de croire à la métamorphose du récent millionnaire en modeste émigré. Il se représentait très confusément ce qui s’était passé en Russie et cherchait de nouvelles rencontres… Mais il ne pouvait être question de rétablir leurs anciennes relations : Chtchoukine avait fait ses adieux au rôle de « mécène idéal » qu’il avait si brillamment tenu pendant des années. Il ne collectionnait plus de peinture…

Traduit par Catherine Tsareva

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