L’écrivaine indienne de renom Achala Moulik est l’auteure de plus de 35 livres, parmi lesquels Silhouettes de la littérature russe : de Pouchkine à Ievtouchenko, La Révolution russe et les tempêtes à travers un siècle. 1917–2017, Cent ans de Léon Tolstoï dans une perspective indienne et la pièce Le Dernier Poème de Pouchkine. Pour sa contribution à l’étude et à la diffusion de la culture et de la littérature russes en Inde, Mme Moulik a reçu la médaille Pouchkine ainsi que le prix littéraire international Sergueï Essénine « Ô, Russie, déploie tes ailes ».

Le nouveau livre d’Achala Moulik, La Guerre millénaire : la Russie et l’Occident, a paru en 2025, et la maison d’édition AST le publiera en russe dès l’automne. Malgré son emploi du temps chargé, l’écrivaine a accepté de donner un entretien exclusif à « Russkiy mir.ru ».
– Achala, toute jeune fille déjà, vous vous êtes attaquée à un travail analytique complexe, Silhouettes de la littérature russe. De Pouchkine à Ievtouchenko. Un demi-siècle s’est écoulé depuis. Votre regard sur la littérature russe a-t-il changé ?
– Oui, ce livre a été écrit il y a cinquante ans, mais au fil des années mon opinion sur la littérature russe n’a pas changé. Je continue à m’inspirer de la Russie. Et je voudrais vous parler d’un autre de mes livres, très important pour moi. Il a vu le jour en 2009, lorsque l’Année de l’Inde a été proclamée en Russie. C’est Dialogue des civilisations : William Jones et les orientalistes. Je l’ai écrit en collaboration avec mon mari, Mohandas Moses. D’un côté, notre travail est consacré à l’orientaliste britannique William Jones, qui fut à l’origine de l’étude européenne du patrimoine culturel indien. Mais le lien de notre livre avec la Russie est assez concret. Le fait est qu’une partie considérable en est consacrée au développement de l’orientalisme russe – l’indologie comme phénomène autonome, en bien des points différent de la compréhension ouest-européenne de notre culture. L’indologie russe s’est développée par sa propre voie, avec intérêt et sympathie pour le peuple indien, qui se trouvait sous le joug étranger.
– Racontez-nous, s’il vous plaît, un peu plus en détail ce livre.
– Ce livre est le premier grand travail dans lequel j’ai étudié, en collaboration avec mon mari, un sujet très intéressant : la Russie et l’Inde comme deux civilisations capables de dialoguer plutôt que de s’opposer. Je pense que c’est de là que sont nés plus tard mes travaux sur Tolstoï et Gandhi, sur la révolution russe et sur La Guerre millénaire… Pour moi, la Russie est un pays qui a toujours regardé l’Inde autrement que l’Occident : non comme un objet de conquête coloniale, mais comme une culture ancienne égale, suscitant le respect et la sympathie. L’orientalisme russe avait d’emblée une intonation fondamentalement différente ; on y entendait une sympathie sincère pour l’ancienne civilisation indienne. Si l’indologie britannique s’est formée dans les conditions d’un empire colonial, la russe s’est développée dans un pays qui n’avait pas de colonies en Inde, qui n’avait pas le sentiment de supériorité de la « race blanche », ni la volonté d’humilier et de réprimer notre dignité nationale. Ainsi, 2009 n’est pas simplement la date de parution de notre livre. C’est le point où mon intérêt précoce pour la littérature russe s’est joint à un intérêt plus large pour la Russie comme « interlocuteur » particulier de l’Inde.

– Vous avez écrit la pièce Le Dernier Poème de Pouchkine, qui a été jouée à Moscou et à Saint-Pétersbourg. A-t-elle été montée en Inde ?
– Oh, oui ! À Delhi, il y a eu salle comble pendant les trois soirées de première ! Vous comprenez, chez nous tout le monde connaît Tolstoï, Dostoïevski, Tchekhov, mais très peu de gens en Inde connaissent Pouchkine. Tout a commencé lorsque je cherchais un éditeur pour publier cette petite pièce – soixante pages en tout. Quand je suis arrivée chez l’un des éditeurs, il m’a demandé : « Mais qui donc connaît Pouchkine ? Qui s’y intéresse ? » J’ai répondu : « Beaucoup s’y intéressent. Vous peut-être aussi ? » Puis, avec l’aide du Fonds national du livre d’Inde, ma pièce a été publiée et est devenue un best-seller ; la troisième édition est déjà parue. Aujourd’hui, elle figure au programme des écoles et des collèges d’Inde.
– Qu’est-ce qui vous a attirée dans la figure de Pouchkine ? Qu’y avait-il de plus difficile dans la création de son image ?
– À cette époque, j’avais déjà écrit trois livres, et mon mari me félicitait particulièrement pour l’un d’eux, Le Raj britannique. Il a commencé à me convaincre : « Écris cette pièce ! » J’ai commencé à y travailler du vivant de mon mari ; il a lu le premier brouillon de la pièce. Hélas, deux mois plus tard, il est mort subitement. Je n’ai pas pu m’occuper de cette pièce pendant deux ans. Mais j’ai décidé que j’y reviendrais absolument. Quand j’y travaillais, je m’adressais mentalement à Alexandre Pouchkine : « S’il te plaît, bénis-moi – et je le ferai. » Et j’ai fini par achever la pièce. Beaucoup alors s’étonnaient que j’aie pu l’écrire. À cette époque, l’ambassadeur de Russie en Inde était un homme remarquable – Alexandre Kadakine. Il était très populaire chez nous, parlait parfaitement hindi, était un connaisseur magnifique de l’Inde ; à Delhi, il y a même une rue qui porte son nom… Bref, il a lu ma pièce et m’a recommandée pour participer à une célébration consacrée à Pouchkine. Un professeur russe travaillant en Inde m’a demandé : « Comment avez-vous pu pénétrer dans l’âme de Pouchkine ? » Cela m’a étonnée. J’ai répondu que j’avais lu beaucoup d’œuvres du grand poète russe et que cela m’avait permis de plonger dans son monde. Et je lui ai dit : « Professeur, vous êtes enseignant en Inde et vous connaissez sans doute la réincarnation, à laquelle nous croyons. J’étais probablement dans la maison de Pouchkine, je lavais les sols, je préparais à manger dans sa cuisine… » Je pense que Pouchkine et moi avions quelque chose en commun dans une vie antérieure…
Plus tard, j’ai écrit un article, Grandir avec Pouchkine et Tagore : les deux poètes étaient de véritables artistes. Tous deux appartenaient à la noblesse terrienne, mais s’opposaient à l’abus de pouvoir. Tous deux accueillaient avec enthousiasme les idées nouvelles venues d’Occident, mais puisaient néanmoins leur inspiration dans leurs traditions historiques et culturelles…

– Vous avez découvert notre pays pour la première fois grâce au livre de Rabindranath Tagore Lettres sur la Russie, que votre mère vous avait offert dans votre enfance. Et un pays inconnu, exotique, lointain s’est ouvert à vous. Vous êtes venue en Russie pour la première fois en 2009. Dans quelle mesure la Russie d’aujourd’hui a-t-elle changé par rapport à votre représentation ?
– Sans doute les gens sont-ils aujourd’hui plus prospères, très patriotes, mais ils sont les mêmes qu’en 2009. Au fond, ce sont les mêmes personnes, qui sont fières de leur pays. Elles ne sont pas fermées, elles peuvent dire : nous sommes russes, notre pays est immense, mais le monde et les autres peuples nous intéressent. Je citerai les mots de Rabindranath Tagore sur les Russes : « Ils ont l’intérêt et la curiosité d’un enfant. »
– Vous avez un livre sur Rabindranath Tagore, L’Homme de tous les temps…
– C’était un homme magnifique. Il venait d’une famille riche, est allé étudier en Angleterre ; d’ailleurs, j’ai étudié dans le même collège de Londres que lui. En 1913, ses amis poètes anglais l’ont proposé pour le prix Nobel de littérature. La Couronne britannique l’a fait chevalier. Mais une tragédie s’est produite au Pendjab – le Jallianwala Bagh (fusillade par l’armée britannique des Indes d’une manifestation de civils dans le parc de Jallianwala à Amritsar, le 13 avril 1919. – NDLR). Tagore a écrit une lettre très courageuse au vice-roi des Indes. Il y disait qu’il pensait avec horreur à ce qui s’était passé : des milliers de civils – hommes, femmes et enfants – s’étaient rassemblés pour protester contre une loi répressive qui permettait aux autorités britanniques d’arrêter des Indiens sans procès ni instruction. « Et vous vous dites nation civilisée, empire qui a apporté la civilisation au monde ? Je ne veux pas être lié à vous. Je souhaite être traité comme le plus humble et le plus pauvre des Indiens ! » Il a renoncé à son titre de chevalier. Après cela, sa gloire internationale a fleuri. En 1930, Tagore a rencontré à Berlin le commissaire du peuple à l’instruction Anatoli Lounatcharski, qui l’a invité à venir en Union soviétique.
– Tagore a écrit Lettres sur la Russie après son voyage dans la jeune Russie soviétique, en tant que sujet britannique, n’est-ce pas ?
– Les Britanniques lui avaient déconseillé d’aller en URSS. Mais ils se sont comportés en nation civilisée : ils ne l’ont pas persécuté, ils ont simplement exprimé leur mécontentement. Après que Tagore eut soutenu le mouvement anticolonial, ils ont réduit le financement de l’université de Santiniketan, qu’il avait fondée au Bengale-Occidental en 1921. C’est aujourd’hui l’université Visva-Bharati – le nom sanskrit peut se rendre par « Inde universelle ». Tagore voulait qu’elle soit un centre d’échanges culturels mondiaux.
À 69 ans, Tagore a cessé d’être le favori de l’Empire britannique. Il est venu en Union soviétique et a ensuite avoué qu’il ne savait alors rien du communisme ni de la révolution. Lounatcharski l’a reçu et lui a dit qu’en URSS on voulait voir un homme objectif, spontané, capable de dire la vérité sur le pays soviétique. Il a noté que Tagore était précisément cet homme, parce qu’il s’était opposé à l’Empire britannique. Et Tagore, dans ses Lettres sur la Russie, a écrit sur son voyage, sur l’organisation intérieure de la Russie, sur la société nouvelle, sur les gens et leur vie, qui se construisait sous ses yeux. Il a vu comment on cataloguait les trésors des palais – pas une épingle ne manquait, tout était inventorié. Avant de quitter la Russie, il a dit à Lounatcharski : « Prenez garde, il faut vous préparer – vous avez beaucoup d’ennemis en Europe. » Dix ans plus tard, les nazis attaquaient la Russie. Figurez-vous qu’il sentait l’approche de la guerre ! Nous appelons cela « divya drishti » – « vision divine ».

– Les impressions de Rabindranath Tagore et les vôtres sur la Russie coïncident-elles ?
– Pour moi, la Russie n’était pas étrangère ; dès l’âge de 16 ans, j’en lisais. J’avais des amis russes à l’université. Bien sûr, j’aurais voulu voir la Russie à l’époque soviétique, car je considère que ce fut une grande expérience dans le domaine du social. Mme Indira Gandhi avait l’intention de m’emmener avec elle en URSS, mais elle a perdu les élections en 1977, et la visite n’a pas eu lieu.
Pour Tagore, la Russie était étrangère – il n’avait rien de commun avec elle, mais il l’adorait. Il disait qu’en une décennie les Russes avaient ôté mille ans à la tyrannie ! Il estimait que la révolution avait transformé la Russie, mais qu’il s’agissait d’une évolution spirituelle, non politique. Il fut très étonné de voir au Bolchoï des ouvriers et des ouvrières d’usine aux vêtements et aux chaussures usés, venus écouter la musique de Tchaïkovski. Tagore était admirateur de Léon Tolstoï, qu’il appelait le maître de l’humanité, mais il soulignait que la voix de Tolstoï contre la violence et l’oppression « crie dans le désert ».
– Vous avez un livre au titre assez inattendu, Cent ans de Tolstoï dans une perspective indienne. De quoi parle-t-il ?
– Dans ce livre, j’écrivais de façon générale sur la vie de Tolstoï. Il est d’ailleurs étroitement lié à la culture indienne. Son nom est bien plus connu en Inde que celui d’autres classiques russes, parce qu’il a défini pour les Indiens comment organiser la résistance passive au pouvoir afin d’obtenir la liberté. J’ai rappelé à mes compatriotes qu’en 1908 le mouvement révolutionnaire en Inde était interdit, mais que le révolutionnaire Tarakouat Das avait écrit à Léon Tolstoï pour lui demander son soutien dans la lutte contre les Britanniques. Tolstoï a répondu par une lettre ouverte, Lettre à un hindou : ne répondez pas à la violence par la violence, ne coopérez pas avec les oppresseurs ; quand vous cesserez de travailler pour eux, ils partiront – c’est le chemin de la liberté. La lettre fut lue par un jeune avocat travaillant en Afrique du Sud. C’était le Mahatma Gandhi, qui envoya à Tolstoï son livre Le Home Rule indien. L’écrivain répondit à l’avocat ; une correspondance s’engagea : quatre lettres de Gandhi et trois de Tolstoï. On y élabore une philosophie politique : comment lutter contre le mal sans devenir le mal. Tolstoï tirait l’idée de l’Évangile, Gandhi des écritures hindoues. Gandhi fit des idées de Tolstoï sur la résistance non violente (ahimsa) sa philosophie : c’est la satyagraha – « ténacité dans la vérité ». En 1920–1922, elle devint un mouvement de masse. Et en 1942, Gandhi déclara publiquement que la Russie lui avait donné un maître qui avait fourni le fondement théorique de la lutte pour la liberté.
– Comment comprenait-on la « résistance passive » ?
– Ce n’est pas simplement de la « passivité », mais une action non violente active : refus d’obéir à des lois injustes, ne pas se venger, ne pas prendre les armes. Tolstoï estimait que c’était ainsi qu’on pouvait vaincre un empire qui a une armée quand on n’en a pas. L’Inde n’avait pas de troupes, et l’armée britannique était très puissante. Les maharadjas et les radjas étaient du côté des occupants. Les protestations de la population locale étaient réprimées avec cruauté ; on peut rappeler par exemple la célèbre révolte des cipayes de 1857. Tolstoï formule trois interdits : ne pas servir, ne pas plaider, ne pas acheter les marchandises de l’adversaire. C’est précisément cette « formule de la non-coopération non violente » qui s’est révélée si proche de l’Inde. En fin de compte, cela a marché : le mouvement pour l’indépendance a reçu une impulsion sérieuse, et les Britanniques ont été paralysés. J’espère qu’avec le temps, en Inde, on reconnaîtra encore davantage que Gandhi-ji a repris l’idée tolstoïenne de non-violence.
– Mais comment le comte Tolstoï est-il devenu proche des pauvres Indiens, de leur mentalité – où sont les points de contact ?
– En 1847, l’étudiant de l’université de Kazan Léon Tolstoï a fait la connaissance d’un moine bouddhiste – le lama bouriate Galsan Gomboev (il enseignait le mongol à l’université. – NDLR). Tolstoï apprit que ce moine avait été dévalisé et blessé en chemin par un bandit, et qu’il n’avait pas résisté. Puis il y eut la guerre de Crimée, où Tolstoï combattit, vit la bataille, le sang et la mort. Après la guerre, il cherchait le sens de la vie. Tolstoï respectait profondément les autres religions aussi, il s’inspirait du bouddhisme et de l’hindouisme. En 1879 parut sa Confession, où il se référait directement au Bouddha et aux sages indiens. Dans les années 1880, il se mit à étudier systématiquement les fondements de la philosophie indienne, il lisait les Védas. Et l’essentiel, ce à quoi il est arrivé, c’est l’idée de non-résistance au mal par la violence.
– Lit-on aujourd’hui en Inde des auteurs russes, y compris nos classiques ?
– Oui, ils sont très populaires chez nous ! Certes, on les lit surtout en traduction anglaise, mais certaines œuvres sont aussi traduites dans les langues locales. Les gens de sensibilité socialiste, surtout dans mon État du Bengale, aiment non seulement les classiques, mais aussi la littérature soviétique. On lit Tolstoï, Dostoïevski, Tchekhov, Blok, Maïakovski, Essénine…
– Dans votre livre La Révolution russe et les tempêtes à travers un siècle. 1917–2017, vous écrivez que cet événement a influencé le monde entier…
– Les Lettres sur la Russie de Tagore sont ses impressions personnelles, non une étude historique. En outre, elles ont été écrites en bengali ; ce travail était connu surtout au Bengale. Mon livre est la première étude systématique du thème de la révolution russe pour le lecteur indien. Il est paru en anglais, il est consacré au centenaire de la révolution russe et raconte ce qui s’est précisément passé.
L’Union soviétique était puissante. Pour nous, elle est devenue un grand protecteur. Par exemple, en 1971, pendant la guerre entre l’Inde et le Pakistan, les États-Unis ont envoyé un porte-avions dans le golfe du Bengale pour soutenir le Pakistan. Et alors l’Union soviétique est venue à notre aide, en envoyant ses navires dans l’océan Indien. Sous la pression diplomatique et la menace d’escalade, les Américains ont quitté le golfe du Bengale. Les Indiens s’en souviennent bien ! Quand l’Union soviétique s’est effondrée, nous avons été profondément attristés. Oui, l’Union soviétique a disparu, mais la Russie n’a pas disparu !

– Bientôt paraîtra en Russie votre nouveau livre, La Guerre millénaire : la Russie et l’Occident. Pourquoi ce sujet vous intéresse-t-il ?
– La Russie a constamment subi des invasions pendant 1200 ans – et de l’Est, et de l’Ouest. Mon livre porte sur le millénaire de confrontation précisément avec l’Occident. Cela m’a intéressée parce que l’Inde aussi a été attaquée pendant de nombreux siècles. Et nous ne pouvions pas vaincre les ennemis parce que, pendant la majeure partie de son histoire, notre pays était divisé en petits royaumes. Les Britanniques aggravaient notre fragmentation, mais nous avons pu créer une résistance intérieure à ce qui venait de l’extérieur. La Russie, elle, réagit autrement : elle oppose toujours une résistance directe. En Inde, on sait peu de choses de la bataille de Stalingrad ou du blocus de Leningrad. Mon livre est d’abord destiné au public indien ; il fallait informer mes lecteurs de ce qui s’est passé en Russie, de la façon dont les Russes ont combattu et vaincu. J’ai écrit le livre en environ un an, mais j’ai rassemblé et étudié les matériaux bien plus longtemps – ce travail a pris plus de cinq ans.
– Comment considère-t-on en Inde le conflit actuel entre la Russie et l’Ukraine ?
– En Inde, il y a un lobby pro-occidental, il est du côté de l’Ukraine, mais la majorité des Indiens sont du côté de la Russie ! Nous savons que l’Occident utilise simplement l’Ukraine pour créer aux frontières de la Russie un État qui lui soit hostile. En présentant mon livre en Inde, l’ambassadeur de Russie Denis Alipov a dit : ce n’est pas entre la Russie et l’Ukraine qu’il y a une guerre – c’est l’Occident qui oppose deux peuples frères. Pendant de longs siècles, l’Ukraine a été partie intégrante de la Russie. Mais une division artificielle de l’empire s’est produite afin de pouvoir attaquer la Russie, et l’Ukraine n’est ici pas un sujet, mais une plateforme proxy dans la confrontation entre l’Occident et votre pays. La Russie et l’Ukraine ont toujours été unies et ont bien plus en commun que l’Angleterre et l’Écosse, qui étaient des royaumes différents et ont souvent guerroyé. Dès 1858, en opposant les hindous et les musulmans, le vice-roi des Indes disait ouvertement : « Le vieux dicton romain « diviser pour régner » doit être le nôtre. » Dans mon livre, je décris de nombreux exemples où l’Occident ne fait pas la guerre directement, mais mène une guerre proxy, puisque dans une confrontation armée directe il ne peut pas vaincre la Russie.
– Achala, vous avez participé, comme membre du jury, à la cérémonie de remise du prix de la Paix Léon Tolstoï…
– Je suis heureuse d’être associée au prix de la Paix. J’admire le comportement du Vietnam, dont le président a été récompensé cette année. À la cérémonie au Kremlin était présent le président russe Vladimir Poutine. Et nous avons parlé avec lui. J’ai dit que je respectais les Vietnamiens pour la façon dont ils ont lutté d’abord contre les Français, puis contre les Américains. Le pauvre Vietnam asiatique a vaincu en 1975 une superpuissance ! J’étais jeune quand la guerre du Vietnam s’est terminée, et à Bangalore, où je vis, une délégation vietnamienne est venue pour une conférence internationale. Ils étaient épuisés, exténués, ils ne cherchaient pas à cacher leur pauvreté. Les Indiens ont honte de la pauvreté, les Vietnamiens non. J’ai dit alors à mes amis : « Ils sont si faibles, et pourtant ils ont vaincu l’Amérique. S’ils ont pu le faire, alors nous ne pouvons pas ne pas les respecter. Ils ne cachent pas leur pauvreté, mais par là ils montrent leur courage. »
J’espère que le prix de la Paix continuera à se développer. Et les gens doivent comprendre que la paix est une nécessité. Comme l’a dit Pierre de Gaulle, l’un des membres de notre jury, le prix Nobel a déjà perdu sa signification, il n’est décerné qu’à des dissidents. Tandis que le prix de la Paix est destiné à ceux qui ont œuvré pour la paix et la liberté. Les mots de Tolstoï selon lesquels nous devons lutter, mais sans violence, restent d’actualité aujourd’hui. Loin de tous le comprennent, mais je pense que la réalisation des grandes idées demande toujours du temps.
– Les gens ne deviennent-ils pas plus intelligents avec le temps ?
– Hélas, non. Les gens ne lisent pas de livres. La principale tragédie du livre à l’ère numérique, ce sont les ordinateurs. Savez-vous que, il y a 21 ans, mon mari a écrit un livre sur l’intelligence artificielle, il s’appelle Des dernières frontières de la conscience. C’était en 2005 – on ne l’a pas cru alors, parce que ses conclusions dépassaient largement leur temps. Mais il s’est finalement révélé avoir raison ; ce qui se passe maintenant est précisément ce dont il écrivait : l’ordinateur a capturé et détruit l’esprit humain. Il me semble que l’évolution a pris le sens inverse. Les gens ont désappris à analyser, nous commençons à ressembler un peu à des singes avec des gadgets. La créativité est détruite, l’individualité est détruite, les gens s’assimilent peu à peu à des machines. Or les machines ne peuvent pas être géniales. Elles ne seront pas comme Einstein avec sa perspicacité, comme Tagore avec son intelligence intuitive, comme les chefs de guerre qui doivent penser à la stratégie. Koutouzov n’avait pas d’ordinateur qui lui aurait dit comment combattre Napoléon. Si l’intelligence artificielle est dans notre vie, cela signifie que peuvent en même temps ne plus y être les grands – les Pouchkine, les Tolstoï, les Tchekhov, les Essénine… Oui, la poésie, la musique – tout cela existera, tout cela restera, mais les gens auront-ils besoin du grand art ?
Traduit par Catherine Tsareva.

