L’higoumène de la terre Russe

Photo : Alexandre Boury

Le soleil est au zénith. Sous ses rayons impitoyables, les murs de la Vieille Jérusalem paraissent blancs et d’une fragilité trompeuse. Les ombres, qui déjà ne protégeaient pas de la chaleur, disparaissent complètement. Mais la canicule ne peut rien contre les pèlerins — deux flux humains se croisent sans répit, l’un entrant dans le Saint-Sépulcre, l’autre en sortant.

Vieille Jérusalem
Photo : Alexandre Boury

Les marches de l’escalier qui mène au parvis ont été usées par des siècles de foulées. Il y a neuf cents ans, un « higoumène de la terre russe » nommé Daniel les a gravies. Il n’était pas le premier pèlerin russe à Jérusalem, mais il fut le premier voyageur russe à écrire un guide de la Terre sainte. À vrai dire, en Russie, ces livres étaient alors appelés « khojenie » (récit de voyage), « palomnik » (pèlerin), « poutnik » – ce dernier désignant à la fois le voyageur et son récit ; en Occident, on parlait d’« itinéraires ».

Par la suite, la littérature russe comptera de nombreux « voyageurs » des lieux saints — jusqu’au XVIIIe siècle, au moins 50 de ces récits furent écrits. Le plus populaire d’entre eux sera le « Khojenie de Trifon Korobeïnikov », qui voyagea au XVIe siècle, et dont on compte plusieurs centaines de copies. Mais le « Khojenie de l’higoumène Daniel » était aussi très apprécié, puisque depuis le début du XIIe siècle jusqu’à nos jours, environ 150 de ses manuscrits ont été conservés !

Nous ne savons presque rien de l’higoumène Daniel : comme tous les anciens écrivains russes, il était d’une modestie excessive, ne révélant à ses lecteurs que son nom et sa dignité ecclésiastique. Les chercheurs débattent encore de son identité et de la nature de son voyage en Terre sainte : était-ce un simple pèlerinage, ou bien accomplissait-il également des missions diplomatiques pour le compte des princes russes… ?

« Bien rude est le chemin »

De nos jours, on vole de Moscou à Tel-Aviv en quatre heures. Une heure et demie de route, et l’on est à Jérusalem. Taxis, guides, Internet, hôtels, cafés, bouteilles d’eau à chaque pas… Nous, habitués au confort le plus raffiné, avons du mal à imaginer ce que fut voyager au XIIe siècle. Difficile à imaginer, mais possible à connaître grâce aux itinéraires et aux « khojenies » qui ont traversé les âges.

« …À plus de deux verstes de Béthanie se trouve la colonne marquant l'endroit où Marthe, la sœur de Lazare, rencontra le Christ. » Le monastère grec actuel, dédié à la Rencontre, n'existait pas encore au temps de Daniel.
« …À plus de deux verstes de Béthanie se trouve la colonne marquant l’endroit où Marthe, la sœur de Lazare, rencontra le Christ. » Le monastère grec actuel, dédié à la Rencontre, n’existait pas encore au temps de Daniel. Photo : Alexandre Boury

« Des corps sans nombre, déchiquetés par les bêtes sauvages, jonchent la route et ses abords… Ne périssent pas seulement les pauvres et les faibles, mais aussi les riches et les puissants : beaucoup sont occis par les Sarrasins, beaucoup meurent de chaleur et de soif, beaucoup faute d’eau, beaucoup pour en avoir trop bu. » Ainsi parle l’Anglo-Saxon Seawulf dans son « Voyage en Terre sainte », lui qui, comme Daniel, fit le pèlerinage au début du XIIe siècle. Et l’higoumène russe, décrivant le chemin de Jérusalem au Jourdain : « La voie est très pénible, effroyable, et privée d’eau : les montagnes sont hautes, rocailleuses, et les chemins infestés de voleurs. <…> Bien des gens suffoquent sous l’ardeur du soleil et meurent de soif. »

En Russie comme en Europe, les pèlerins étaient déclarés inviolables, soustraits à la justice séculière ; durant leur pèlerinage, leurs biens et leur famille étaient placés sous la protection de l’Église, et tous les chrétiens étaient tenus de leur offrir l’hospitalité. Mais rien de tout cela ne protégeait les « voyageurs de Dieu » des attaques des brigands et des Sarrasins, des naufrages, des maladies, de la faim et de la canicule…

Les remparts de la Jérusalem antique et le dôme de la mosquée Al-Aqsa. Daniel, lui aussi, admira cette vue
Les remparts de la Jérusalem antique et le dôme de la mosquée Al-Aqsa. Daniel, lui aussi, admira cette vue. Photo : Alexandre Boury

En Russie comme en Europe, les pèlerins se reconnaissaient à leur apparence. L’Européen se distinguait par peram et baculum — la besace et le bâton. Dès le IXe siècle, les chapeaux et les manteaux des pèlerins européens furent ornés de coquilles Saint-Jacques, dont les voyageurs se servaient en guise de cuillères. Et bien que les manuels médiévaux recommandassent d’effectuer le pèlerinage pieds nus, les pèlerins ne suivaient pas toujours ce conseil. Ils portaient le plus souvent des caligae (lat. caligae), sortes de sandales. Cette chaussure sommaire nous paraîtrait aujourd’hui fort inconfortable : la semelle n’était qu’un morceau de cuir grossier, serré sur le cou-de-pied par une lanière.

En Russie, les pèlerins étaient appelés « kaliki perekhozhie » (pèlerins itinérants). Le mot kalika pourrait dériver soit de ces mêmes caligae, soit de l’italien calico (« pauvre »). On reconnaissait les kaliki perekhozhie à leurs vêtements usés et à leur bâton de pèlerin. Ils avaient aussi une besace, sans quoi ils n’auraient pu porter leur modeste bagage et leurs humbles provisions : biscuits, fruits secs, champignons séchés, poisson salé. Il est vrai que le Dictionnaire raisonné de la langue grand-russe vivante de Vladimir Dal précise que le kalika est aussi un guerrier errant. Et de fait, les bylines russes décrivent les pèlerins courageux tout autrement : ce ne sont pas de pauvres estropiés, mais de « braves gaillards » vêtus de fourrures précieuses, chaussés de laptis « de sept soies », portant des besaces de velours, et leurs bâtons richement ornés de « dent de poisson » (défense de morse, NDLR).

« Gethsémani – le village où repose la Mère de Dieu, à proximité de Jérusalem… » L'église de la Dormition de la Vierge
« Gethsémani – le village où repose la Mère de Dieu, à proximité de Jérusalem… » L’église de la Dormition de la Vierge. Photo : Alexandre Boury

D’abord, le pèlerinage fut vécu comme une « bienheureuse solitude ». Mais l’on comprit bien vite que les dangers du chemin se supportaient mieux à plusieurs. La survie était au prix de la compagnie. On s’en allait donc par groupes, mendiant et chantant des psaumes. Après 638, quand la garnison byzantine de Jérusalem, épuisée par quatre mois de siège, se rendit au calife Omar ibn al-Khattab, les pèlerins prirent l’habitude d’engager des gardes : la Terre sainte, conquise, n’était plus sûre.

Puis vinrent les croisades, sans que la sécurité s’améliore. Et c’est au lendemain de la première croisade que l’higoumène Daniel, lui, décida de partir pour la Terre sainte. 

Le moine de Tchernigov

« Moi, l’indigne higoumène Daniel, le dernier des moines, humble, accablé de péchés, <…> j’ai désiré contempler la sainte cité de Jérusalem et la Terre promise. ». Ainsi s’ouvre le « Récit de vie et de voyage de l’higoumène Daniel, venu de la terre de Russie ».

On dirait que les ruelles de la vieille Jérusalem n'ont pas changé depuis l'époque de Daniel
On dirait que les ruelles de la vieille Jérusalem n’ont pas changé depuis l’époque de Daniel. Photo : Alexandre Boury

On pense que Daniel était très probablement un clerc de l’éparchie de Tchernigov. Dans son « Khojenie », il compare à quatre reprises le Jourdain à la rivière Snov, près de Tchernigov : « Le Jourdain ressemble en tout à la rivière Snov. De largeur, de profondeur, de cours sinueux et de rapidité, il est en tout semblable à la Snov. <…> La largeur du Jourdain est la même que celle de la Snov à son embouchure. <…> La plaine riveraine rappelle elle aussi la Snov. » Si cette hypothèse est juste, Daniel aurait pu être le supérieur de l’un des trois monastères existant alors à Tchernigov : le monastère d’Elets (de la Dormition), le monastère d’Élie, ou le monastère de la Transfiguration.

On pensait autrefois que le pèlerinage de Daniel avait eu lieu en 1113-1115, puis les chercheurs ont reculé la date de son voyage à 1106-1108. Aujourd’hui, les historiens datent le périple du moine russe de 1104-1106. Peut-être faudrait-il désormais accorder plus d’attention à la thèse de l’académicien Boris Rybakov, qui voyait en Daniel l’auteur de deux autres œuvres : le « Discours sur les idoles » et le « Récit de la campagne de Charoukan ». L’académicien pensait que l’higoumène Daniel et le héros épique russe, le kalika-guerrier Danilo Ignatievitch, pourraient être une seule et même personne. Le boyard Danilo Ignatievitch aurait demandé au prince de Kiev la permission de se faire moine, et sur le chemin du retour de Terre sainte, il aurait découvert sur le champ de bataille son fils, grièvement blessé, qui avait participé à la bataille contre les Coumans sur la rivière Sula en 1107. 

La caverne qui abrita saint Jean le Précurseur et sa mère
La caverne qui abrita saint Jean le Précurseur et sa mère. Photo : Alexandre Boury

Que savons-nous encore de Daniel ? Il connaissait le grec, avait l’imagination fertile et le regard aiguisé. Son « Khojenie » révèle un homme endurant et robuste, capable de longues marches, d’escalades périlleuses, de plongées pour sonder les eaux du Jourdain. Il mesurait les distances à sa manière, peu habituelle chez un moine : « de l’église de la Résurrection au Saint des Saints, un peu plus de deux traits d’arc », « entre les monuments, deux jets de pierre ». Et ce n’était pas un moine ordinaire, si l’on en juge par son aisance financière, l’escorte qui l’accompagnait – Kiéviens, Novgorodiens et bien d’autres – et les deux audiences que lui accorda le roi Baudouin Ier à Jérusalem. Un simple pèlerin-moine aurait-il pu obtenir de tels privilèges ?

En terre promise

C’est à partir de Constantinople que Daniel mesure le chemin qui le mènera à Jérusalem. Son groupe emprunte sans doute l’antique route « des Varègues aux Grecs ». Quant à Daniel, il ne s’attarde pas à Constantinople, ou du moins n’en dit rien. En revanche, il consacre un chapitre entier à la ville d’Éphèse, rappelant que s’y trouvent le tombeau de saint Jean le Théologien, la grotte des Sept Dormants, et les reliques de Marie-Madeleine. Poursuivant sa route, l’higoumène visite les îles de Chios, Samos, Patmos, Rhodes et Chypre, où il est frappé par la croix de cyprès suspendue : « Rien ne la retient à la terre, seul le Saint-Esprit la maintient en l’air. »

« Quand tu franchiras la porte de cette ville, sur ta gauche se trouvera la caverne où repose saint Lazare. » Béthanie – la sépulture de Lazar
« Quand tu franchiras la porte de cette ville, sur ta gauche se trouvera la caverne où repose saint Lazare. » Béthanie – la sépulture de Lazar. Photo : Alexandre Boury

Daniel arrive enfin à Jaffa – port de débarquement traditionnel pour les pèlerins, point de départ du voyage en Terre sainte. De là, première étape : « dix verstes jusqu’à l’église de saint Georges. <…> L’eau y est abondante. Les pèlerins s’y reposent, mais dans la crainte : le lieu est désert, non loin d’Ascalon, d’où les Sarrasins font des raids et massacrent les voyageurs sur les routes… »

« Le lieu de la Crucifixion et la pierre sont entourés d'un mur ; au-dessus, une voûte richement ornée de mosaïques a été édifiée. » Le Golgotha
« Le lieu de la Crucifixion et la pierre sont entourés d’un mur ; au-dessus, une voûte richement ornée de mosaïques a été édifiée. » Le Golgotha. Photo : Alexandre Boury

Et voilà Daniel à Jérusalem. Il s’installe au monastère de la laure de Sabas le Sanctifié, où il demeure seize mois et trouve « un homme saint, âgé et très instruit, savant », qui lui sert de guide. L’higoumène décrit en détail tout ce qu’il voit à Jérusalem, Bethléem, Nazareth, Jéricho, Hébron, Acre et d’autres villes. Il dépeint le Jourdain, signalant que « dans les fourrés, il y a beaucoup de bêtes : une multitude de sangliers, des léopards, et même des lions ». On ne peut qu’admirer l’infatigable curiosité de Daniel : il alla partout où il le pouvait, se recueillit en presque tous les lieux saints, mesura le Saint-Sépulcre en longueur et en largeur pour rapporter ces mesures en Russie. Et, comme il l’écrit : « Dieu m’est témoin, et le Saint-Sépulcre, que je n’ai jamais oublié en aucun lieu les princes et les princesses de Russie, leurs enfants, les higoumènes, les boyards, mes enfants spirituels, et tous les chrétiens. En tout lieu, je les ai commémorés… » Et ce faisant, il ne cessa jamais de décrire tout ce qui lui arrivait.

Sous la bannière de la croix

Au tournant des XIe et XIIe siècles, le Proche-Orient était le théâtre d’événements qui allaient bouleverser l’équilibre politique de l’Orient et de l’Occident. La guerre que Byzance menait depuis cinq cents ans contre les Arabes et les Turcs seldjoukides, le schisme de 1054, l’affaiblissement de l’empire byzantin, les ambitions pontificales – Rome rêvait d’unifier la chrétienté tout entière –, tout cela finit par produire un phénomène sans précédent : l’ère des croisades.

« Le Jourdain coule rapidement… L'eau y est très trouble, mais savoureuse ; on n'en a jamais assez, quand on la boit. »
« Le Jourdain coule rapidement… L’eau y est très trouble, mais savoureuse ; on n’en a jamais assez, quand on la boit. ». Photo : Alexandre Boury

Depuis des siècles, la Russie entretenait des liens solides avec Byzance. La foi commune n’était qu’un aspect : il y avait aussi les mariages princiers avec des princesses grecques, le commerce florissant, et la participation des troupes russes aux guerres de l’empire. Plusieurs empereurs byzantins faisaient même appel à des soldats russes pour leur garde personnelle.

Mais le XIe siècle fut aussi celui d’un renforcement des liens avec l’Europe. Iaroslav le Sage, par exemple, maria ses filles aux rois de Norvège, de Hongrie et de France. Les papes, de leur côté, cherchèrent à entrer en contact avec les princes russes, par lettres et par ambassades. Une initiative que les métropolites – souvent des Grecs dépêchés par Constantinople – voyaient d’un très mauvais œil, allant jusqu’à menacer les princes d’excommunication.

La Russie resta à l’écart des croisades : d’une part, elle était alors déchirée par les guerres intestines des princes et les raids des nomades des steppes ; d’autre part, il lui était bien difficile de démêler les intrigues politiques de Byzance et de Rome. La première croisade (1095-1099) débuta comme une guerre menée conjointement par les Byzantins et les Européens pour la libération de la Terre sainte, mais il devint bientôt évident que chaque partie poursuivait ses propres intérêts. L’empereur byzantin Alexis Ier Comnène considérait cette guerre comme un moyen de récupérer pour l’Empire les territoires conquis par les musulmans, tandis que le pape Urbain II, qui avait béni les croisés, et les chefs de l’expédition comptaient sur la création de nouveaux États catholiques en Terre sainte. Ces chefs étaient nombreux : Godefroy de Bouillon, duc de Basse-Lotharingie ; Robert Courteheuse, duc de Normandie ; les comtes Raimond de Toulouse, Étienne de Blois, Robert de Flandre et, enfin, Hugues de Vermandois et de Valois, dit Hugues le Grand, frère cadet du roi de France Philippe Ier. Il convient de noter que Philippe comme Hugues étaient cousins germains du prince Sviatopolk II Iziaslavitch, qui régnait alors à Kiev. Leur mère n’était autre qu’Anne de Kiev, reine de France, fille de Iaroslav le Sage.

Procession de moines franciscains. La place devant la basilique du Saint-Sépulcre à Jérusalem
Procession de moines franciscains. La place devant la basilique du Saint-Sépulcre à Jérusalem. Photo : Alexandre Boury

Mettant à feu et à sang les cités de Terre sainte, les croisés prirent Jérusalem en 1099. Selon les chroniqueurs, après le massacre perpétré dans la ville, le sang coula dans les rues, atteignant par endroits « les genoux du cavalier et les rênes des chevaux ». Puis, revêtus de haillons, les croisés pénétrèrent en pleurant et en gémissant dans l’église de la Résurrection pour se prosterner devant le Golgotha et le Saint-Sépulcre. Godefroy de Bouillon fut élu premier souverain du nouveau royaume de Jérusalem. Il refusa de se faire appeler roi dans la cité où Jésus-Christ avait souffert et prit le titre d’Advocatus Sancti Sepulchri – « Défenseur du
Saint-Sépulcre ». À sa mort en 1100, son frère cadet Baudouin de Boulogne, comte d’Édesse, lui succéda. Moins scrupuleux que son aîné, il se fit immédiatement proclamer roi de Jérusalem sous le nom de Baudouin Ier.

Pèlerin et ambassadeur ?

En Russie, la nouvelle de la prise de Jérusalem par les croisés fut accueillie avec joie. Il n’est donc peut-être pas fortuit que l’higoumène Daniel entreprit son pèlerinage aussitôt après l’établissement du pouvoir des croisés dans la Ville sainte. Si l’on ne tenait pas compte de l’attention étrange que le roi de Jérusalem portait à cet higoumène russe, on pourrait sans hésiter considérer Daniel comme un simple pèlerin. Mais ce n’est pas tout : il bénéficie de la protection non seulement de Baudouin Ier. Pour se rendre à Bethléem, Daniel voyage sous la garde de Sarrasins : « Un chef sarrasin, en personne et en armes, nous escorta jusqu’aux abords de Bethléem, et nous fit traverser tous ces lieux redoutables. <…> Nous parvînmes sains et saufs à Bethléem, et là nous nous prosternâmes devant le lieu de la Nativité du Christ… » Cette sollicitude des croisés comme des Sarrasins envers des pèlerins russes n’a-t-elle pas de quoi surprendre ?

La citadelle près de la porte de Jaffa : la « tour de David »
La citadelle près de la porte de Jaffa : la « tour de David ». Photo : Alexandre Boury

Daniel fut reçu deux fois en audience par Baudouin Ier. Mieux encore, le roi lui témoigne des marques d’attention peu communes. Le Vendredi saint, « à la première heure de l’après-midi, je me rendis chez le roi Baudouin et me prosternai devant lui jusqu’à terre. Lorsqu’il me vit, moi l’indigne, il m’appela avec bienveillance et me demanda : “Que désires-tu, higoumène de Russie ?” <…> Je lui répondis : “Prince, mon seigneur, je te supplie, pour l’amour de Dieu et pour les princes de Russie, de m’accorder la permission de placer mon encensoir sur le Saint-Sépulcre, au nom de toute la terre de Russie.” Alors, avec bonté et affection, il m’autorisa à placer l’encensoir sur le Saint-Sépulcre… » Pour mieux comprendre, rappelons que lorsque les croisés s’emparèrent de Jérusalem, ils furent déconcertés de trouver des chrétiens orthodoxes grecs dans l’église du Saint-Sépulcre, car ils croyaient que le sanctuaire était aux mains des musulmans et qu’il n’y avait plus de chrétiens. Ils finirent d’ailleurs par excommunier ces servants orthodoxes et les chasser du temple. L’autorisation accordée à l’higoumène Daniel de déposer une lampe apparaît donc comme une faveur tout à fait exceptionnelle.

Bethléem. La crèche du Christ (la grotte de la Nativité)
Bethléem. La crèche du Christ (la grotte de la Nativité). Photo : Alexandre Boury

Le samedi saint, l’higoumène Daniel se tient dès le matin sur la place devant le Saint-Sépulcre, où « de tous les coins du monde se rassemble ce jour-là une foule innombrable ». « Et lorsque vint la septième heure du samedi, le roi Baudouin se rendit avec ses troupes vers le Saint-Sépulcre… <…> Le roi envoya au monastère de Sabas chercher l’higoumène et les moines ; ils se rendirent au Saint-Sépulcre, et moi, l’indigne, j’allai avec eux. Arrivés devant le roi, nous nous prosternâmes devant lui. Il salua l’higoumène et tous les moines, et ordonna à l’higoumène du monastère de Sabas et à moi, l’indigne, de marcher près de lui. <…> Nous parvînmes aux portes orientales du Saint-Sépulcre ; le roi, qui nous précédait, entra et prit place à droite, près de la balustrade du grand autel… C’était l’emplacement du roi, élevé sur une estrade. <…> Quant à moi, l’indigne, il ordonna qu’on me plaçât en hauteur, juste au-dessus des portes du Saint-Sépulcre, face au grand autel, afin que je pusse voir à l’intérieur par les portes du tombeau. »

Mais ce n’est pas tout. L’higoumène russe fut autorisé à visiter la « tour de David » – la principale citadelle et arsenal de Jérusalem ! « Cette colonne est admirable : faite de grandes pierres, très élevée, construite sur quatre angles, solide en tout, ferme dans ses fondations, et au milieu de l’édifice se trouve une grande quantité d’eau. Elle a cinq portes de fer et deux cents marches pour y monter ; des réserves de pain y sont entreposées en quantité innombrable. <…> Cet édifice est la clé de toute la ville ; on le garde avec soin et il est interdit à quiconque d’y pénétrer. Mais à moi, l’indigne, le misérable, il fut permis de visiter cette colonne… » On dirait que le roi Baudouin tenait à montrer à Daniel, par tous ces gestes, la solidité de la position des croisés à Jérusalem.

« De plus, le roi Baudouin Ier partit en campagne contre Damas, en passant par le lac de Tibériade. Je vins à lui, me prosternai et lui dis : “Je voudrais aussi t’accompagner jusqu’au lac de Tibériade, pour y visiter tous les lieux saints qui s’y trouvent. Pour l’amour de Dieu, prince, emmène-moi.” Alors le prince, avec une grande joie, m’ordonna de l’accompagner et m’attacha à sa garde personnelle. »

Le Vendredi saint. L'office au Saint-Sépulcre
Le Vendredi saint. L’office au Saint-Sépulcre. Photo : Alexandre Boury

Si l’higoumène Daniel était effectivement l’envoyé du prince de Kiev Sviatopolk II Iziaslavitch, on ne peut que spéculer sur les objectifs de sa mission diplomatique. Peut-être le prince de Kiev voulait-il se faire une idée de la situation en Palestine pour mieux évaluer la position difficile de Byzance, principal allié de la Russie ? Et, par la même occasion, glaner des informations, sur son cousin, par exemple, dont les exploits guerriers avaient pu parvenir jusqu’en Russie ? Si tel était le cas, Daniel, hélas, n’aurait pu rencontrer le comte de Vermandois : Hugues le Grand, blessé lors de la bataille de Cappadoce, mourut en octobre 1102…

Mais pourquoi Baudouin Ier accueillit-il avec tant de bienveillance et d’égards cet higoumène venu d’un pays si lointain, du nord ? Après le triomphe de Jérusalem, beaucoup de croisés estimèrent avoir rempli leur vœu de libérer le Saint-Sépulcre. Avant l’expédition, on leur avait promis qu’en Palestine ils trouveraient des fleuves de lait et de miel, on leur avait dépeint un paradis terrestre, on leur avait promis des félicités sans nombre. La réalité fut plus rude : déserts arides, roches nues, sable et sang à profusion, famine, épidémies, flèches et épées des Sarrasins. Aussi beaucoup de survivants préférèrent-ils rentrer chez eux. Baudouin Ier se trouva alors confronté à un problème inattendu : il ne lui restait plus qu’environ trois cents chevaliers et quelques milliers de fantassins. Or, les souverains musulmans ne rêvaient que de vengeance. C’est alors que de Jérusalem partirent des messagers pour Rome et les capitales européennes, porteurs de lettres dans lesquelles Baudouin appelait à l’aide de nouveaux défenseurs du Saint-Sépulcre. Et qu’importe d’où viendraient ces troupes fraîches – de France, d’Angleterre ou de Russie ?…

Le tout premier

La laure de Saint-Sabas, dans les environs de Jérusalem
La laure de Saint-Sabas, dans les environs de Jérusalem. Photo : Alexandre Boury

De nombreux récits de pèlerinages en Palestine furent écrits par des voyageurs russes. Mais le plus important d’entre eux reste pour nous le « Récit de vie et de voyage de l’higoumène Daniel, de la terre de Russie ». Car il fut le tout premier des pèlerins russes à consigner honnêtement et minutieusement tout ce qu’il avait vu et entendu au cours de son voyage. Et il semble que dans chaque récit de pèlerinage ultérieur, on puisse retrouver des échos du tout premier – celui de l’higoumène russe.

« Que tous ceux qui liront avec foi et amour cette description du Saint-Sépulcre et de tous les lieux saints reçoivent de Dieu la même récompense que ceux qui ont marché vers les lieux saints. Bienheureux ceux qui ont vu et cru ; trois fois bienheureux ceux qui n’ont pas vu, mais qui ont cru. <…> Pour l’amour de Dieu, frères et seigneurs, ne jugez pas ma pauvreté d’esprit et ma sottise. Ne blâmez pas ce récit à cause de moi, mais pour l’amour du Saint-Sépulcre et des lieux saints. Celui qui le lira avec amour recevra sa récompense du Sauveur Jésus-Christ. Et que Dieu donne la paix à vous tous, pour les siècles des siècles. Amen. » C’est par ces mots que s’achève le « Khojenie de l’higoumène Daniel ».

Traduit par Catherine Tsareva

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