Pour passer une journée avec la grande famille Jiorji, venue s’installer en Russie depuis la France, nous nous sommes rendus dans le district de Krasnoïarsk, dans la région de Samara.
Photo : Andreï Semachko

Paul, le neveu de Marie-Claire, n’est pas aussi timide que son fils Tao. Le garçon fait irruption dans la cuisine, où flottent les arômes de croissants frais et de café, nous salue en russe et se met à déjeuner avec appétit. Marie crie à son fils, caché dans la pièce voisine, que son cousin est plus courageux que lui. Puis, en dernier recours, elle passe au français, mais Tao ne sort toujours pas.

Marie s’affaire dans la cuisine et raconte ses proches. Paul est le fils de Frédéric, le frère cadet de Marie. Frédéric et sa femme Lucia ont cinq garçons ; le plus jeune, Gabriel, est déjà né en Russie. Le couple rêve d’une fille. Là, Marie se souvient de sa propre fille et appelle : « Éléa ! » La jeune fille sort sans se presser dans la cuisine. Cette année, elle est entrée en neuvième classe à l’école du chef-lieu de district, Krasny Iar, situé non loin du village de Nijnaïa Solontsovka, où vit Marie. Éléa aussi nous salue en russe. Marie déclare que, de toute leur grande famille, c’est sa fille qui maîtrise le mieux le russe. « Et Tao ne sort toujours pas, s’énerve la maîtresse de maison. Tao, viens ici ! Il est simplement intimidé par les étrangers. »
Regardant Paul engloutir son croissant, Marie explique que son neveu a passé la nuit chez elle parce que les garçons ont joué longtemps hier. Et en plus, Paul était en cours à l’école d’équitation de Krasny Iar, alors qu’il vit avec ses parents dans le village de Novy Gorodok, situé à une vingtaine de kilomètres plus loin du chef-lieu de district que Nijnaïa Solontsovka.
Près de Novy Gorodok se trouve le village de Bolchaïa Kamenka. C’est là que vivent les parents de Marie et de Frédéric — Christian Paul Jiorji et Bella Victoria Marie-France. C’est-à-dire le grand-père et la grand-mère de sept petits-enfants : les cinq enfants de Frédéric et les deux de Marie. Auparavant, ils aidaient Frédéric à surveiller les enfants. Mais depuis que le grand-père Christian a été victime d’un AVC, la grand-mère Bella s’occupe de lui. « Si vous aviez vu quel homme actif et énergique c’était ! dit Marie en claquant des doigts. C’est grâce à lui que nous nous sommes retrouvés en Russie. »

Comment se fait-il qu’une grande famille française se soit installée dans quatre villages du district de Krasnoïarsk, dans la région de Samara ? Marie rit et dit que c’est la question qu’on lui pose le plus souvent.
Une lettre au président
Nous avons facilement trouvé la maison de Marie, guidés par un signe distinctif : c’est la seule du village qui ne soit pas entourée d’une clôture. Nous lui avons immédiatement offert un numéro de notre magazine contenant un article sur l’archimandrite Vassili (Pasquier), supérieur du monastère masculin de la Sainte-Trinité à Tcheboksary. Marie sourit en voyant les photographies de son compatriote et père spirituel dans le magazine : « Il est toujours aussi joyeux ! » Le père Vassili rend visite une fois par an à la famille Jiorji. Des liens particuliers l’unissent à Christian. En France, le père de Marie vivait non loin des parents du père Vassili. C’est précisément avec leur aide que Christian a pris contact avec l’higoumène dans la lointaine Tcheboksary, lorsqu’était examinée la question du déménagement de la famille Jiorji en Russie.
En France, les Jiorji vivaient à la campagne. Ils préféraient marcher et faire du vélo. Christian travaillait comme infirmier et consacrait toutes ses forces à l’éducation de ses enfants. Il enseignait des métiers à ses fils et a élevé ses enfants dans la foi chrétienne. Il avait étudié la Bible, la lisait en latin et en grec ancien. Il a convaincu sa fille d’apprendre le grec ancien. Il s’opposait catégoriquement à la télévision à la maison.

Lorsque des enfants sont nés à Marie et Frédéric, la famille a commencé à envisager de déménager dans un autre pays. Les Jiorji n’aimaient pas du tout que les valeurs traditionnelles soient bafouées en France. Lors de conseils de famille, plusieurs options ont été examinées. On a d’abord pensé au Venezuela. Mais c’est très loin de la France et trop près des États-Unis. Marie dit que son père a proposé de choisir parmi les pays où l’on construit des églises. Et alors on a immédiatement parlé de la Russie. Christian a pris contact avec le père Vassili et lui a fait part du désir de la famille de déménager. Celui-ci a soutenu l’idée.
Marie fouille dans les tiroirs de son bureau et apporte une copie de la lettre que son père a envoyée en février 2015 au président russe Vladimir Poutine. Christian Jiorji y écrivait que son père avait l’intention de devenir prêtre, mais qu’en 1940 il était parti combattre les nazis. « Dans cette guerre, des millions de Soviétiques ont donné leur vie pour la liberté de leur patrie. Aujourd’hui, l’Amérique et l’Europe arment les nazis de Kiev, qui tuent la population civile du Donbass », écrivait Christian. Et il annonçait que la famille Jiorji, protestant contre cette trahison de la part des dirigeants français, avait décidé de vivre dans la foi du Christ avec le peuple russe. « Nous avons commencé à vendre nos biens — maisons, propriétés — dans l’espoir d’accélérer notre départ pour la Russie. Notre famille a commencé à étudier le russe à partir de septembre 2014. » Dans la lettre, Christian énumérait également tous les membres de la famille. Il se désignait lui-même et son épouse comme retraités, son fils Frédéric comme entrepreneur, sa femme Lucia comme femme au foyer, son fils Jean comme étudiant. Quant au prénom de sa fille — Marie-Claire —, il l’a traduit ainsi : Marie-Svetlaïa. « C’est lui qui s’est trompé, sourit Marie. Le prénom Claire peut se traduire en russe par Svetlana. Et lui a écrit Svetlaïa. » Plus loin dans la liste figurent le mari de Marie — Denise Uber — ainsi que les petits-enfants de Christian.

Christian a composé cette lettre à l’aide de dictionnaires. Il l’a coordonnée avec les membres adultes de la famille, pour ce faire tous venaient chez leur père, bien qu’il faille pour cela parcourir 400 kilomètres.
La réponse du ministère russe des Affaires étrangères est arrivée assez rapidement. On y expliquait la procédure d’obtention de la citoyenneté russe et l’on indiquait que l’une des conditions principales pour l’obtenir était de résider de façon permanente sur le territoire de la Fédération de Russie avec un titre de séjour pendant plusieurs années. La famille a commencé à se préparer au déménagement.
« Regarde comme se comportent les russes »
Frédéric proposait de choisir Krasnodar, où il pourrait gagner sa vie comme musicien. Marie voulait aller à Krasnoïarsk. C’est le père Vassili qui a aidé à obtenir les visas pour le premier voyage, celui de reconnaissance. Christian, Frédéric et Marie sont venus à Samara parce qu’un ami musicien avait invité Frédéric, qui joue de la contrebasse, à se produire devant le public local. Les Français observaient la ville et les gens, tentaient de comprendre les mœurs et de s’informer sur les détails qui les intéressaient. Au concert, ils ont été frappés par le nombre de femmes élégantes et soignées. Frédéric a été choqué de recevoir des fleurs après sa prestation, pour la première fois de sa vie. Marie se rappelle en riant combien elle admirait tout ce qu’elle voyait. Et son père lui faisait des remarques : « Arrête de gesticuler. Parle moins fort. Regarde comme se comportent les Russes : ils ne parlent pas fort, ils n’agitent pas les mains ! »

À Samara, ils ont compris qu’ils avaient entendu trop de mensonges sur la Russie.
Lors de ce séjour, ils ont assisté à une réception à la Douma d’État à Moscou, ont visité les services de migration à Samara. À l’Université d’État sociale et pédagogique de Samara, on a promis à la famille de l’inscrire à des cours de russe. Les Jiorji sont rentrés en France et ont commencé à vendre leurs biens en urgence. Finalement, ils sont partis sans avoir eu le temps de rien vendre. C’est un notaire qui s’en est chargé : il a tout vendu et leur a envoyé l’argent. À leurs connaissances en France, ils ont dit qu’ils partaient pour une grande tournée dans les pays slaves d’Europe. « Nous ne voulions pas dire que nous partions pour toujours. On aurait pu nous enlever les enfants », explique Marie. Des amis, apprenant qu’ils partaient dans des pays au climat froid, leur ont apporté des vêtements chauds. Marie claque des doigts et se tourne vers Éléa : elle a oublié le mot. « Les cols roulés ! » souffle sa fille.
Le 3 septembre 2015, Marie, son mari et leurs enfants ont descendu la passerelle de l’avion à Samara. Chacun avait deux valises et un sac à dos. Les parents et la famille de Frédéric sont arrivés de France en voiture, après avoir parcouru près de 5 000 kilomètres. La famille s’est réunie à Samara, où ils ont loué un appartement dans un immeuble de l’avenue Lénine.
À leur arrivée, la famille Jiorji a créé une feuille divisée par un trait vertical pour noter les plus et les moins de la vie en Russie. Les plus ont rempli toute la moitié de la page. « Et quels moins avez-vous notés ? » demandons-nous. Marie plisse le front, mais ne se rappelle rien de particulier. « Éléa, quels étaient les moins ? »
demande-t-elle à sa fille. Celle-ci réfléchit, puis se souvient : lors de leur premier Nouvel An, ils ont tous été frappés par l’amour des Russes pour les feux d’artifice bruyants…
Une famille unie
Tao apparaît enfin dans la cuisine. Timidement, il salue : « Bonjour ! » « Tao, tu as entendu ? Nos invités disent que tu ressembles à un Russe. Et si c’est le cas, alors tu dois te comporter non pas simplement bien, mais très bien », sourit Marie.
Et c’est vrai, il est difficile de croire que ce garnement aux cheveux blonds soit français ! Marie dit que même le prénom de son fils est lié à la Russie. Le grand-père paternel de Marie, Paul Baldini, avant la Seconde Guerre mondiale vivait en Corse, puis a combattu les occupants. Quand Marie a eu un fils, en mémoire de son grand-père et de la Corse, elle l’a appelé Tao : sur l’île française, ce prénom est fréquent. Et voici pourquoi. En 1920, un jeune danseur de Naltchik, Taukan Kerefov, a émigré à Constantinople avec l’armée blanche. Ses performances ont frappé le prince Félix Ioussoupov, qui a invité Kerefov en Corse. Ici, Tao, comme le prince appelait le danseur, a conquis la popularité. Et il est resté vivre sur l’île jusqu’à la fin de ses jours.
Paul et Tao prennent un arc de sport et vont dans la cour. « Les garçons, jouez, mais on ne tire pas ! D’accord ? leur crie Marie. On ferme la porte ! Sinon, beaucoup de guêpes entrent dans la maison. » Elle raconte que Tao, 12 ans, contrairement à ses pairs français, part en randonnée, joue beaucoup dehors, aide aux tâches ménagères, fréquente un club militaro-patriotique orthodoxe. Là, Marie interrompt son récit, se lève d’un bond et appelle sa fille. Elle s’est souvenue qu’elle doit se rendre au garage de Krasny Iar et demande à Éléa de surveiller les enfants.
Marie a une « Niva » qui a vécu — la voiture la plus adaptée pour un village. Sous le pare-brise, un ruban de Saint-Georges. Au-dessus du volant, des icônes. Tout comme chez les locaux.

Ils sont vite arrivés au garage. Des mécaniciens sévères expliquent à la cliente en robe et bottes blanches qu’il faut acheter un nouveau réducteur et huit écrous. Nous allons au magasin, où Marie se plaint au vendeur de changer cette pièce pour la troisième fois. Peut-être que de l’eau est entrée dans le réducteur, suppose celui-ci, car en avril la région de Samara a connu une forte crue.
En prenant la boîte avec son achat, Marie passe la paume sur la vitre de la vitrine, effaçant une poussière invisible. Le vendeur la regarde, perplexe : pourquoi ? C’est simplement une habitude : laisser tout propre après soi, le père de Marie et de ses frères le leur a appris depuis l’enfance. Elle l’enseigne aussi à ses enfants. Certes, les élever seule n’est pas facile, soupire Marie. Mais elle prie, et Dieu lui envoie des gens pour l’aider. Comme, par exemple, le père Innokenti de l’église Saint-Séraphin-de-Sarov au village de Belozerki. Ou une enseignante de l’école, qui a transmis à Éléa l’amour de la littérature.

L’installation du nouveau réducteur coûte à Marie bien moins cher qu’elle ne l’attendait. Elle appelle Frédéric pour le lui annoncer. Celui-ci s’en réjouit avec elle. Et nous devenons clairs combien la famille Jiorji vit en harmonie.
Sur le chemin du retour, Marie se rappelle comment ils cherchaient un terrain dans la région de Samara. Au début, toute la famille prévoyait de vivre dans une grande maison. Mais les terrains de taille convenable coûtaient trop cher. Finalement, les Français se sont installés dans quatre villages différents, mais proches les uns des autres. Les parents ont construit une maison au village de Bolchaïa Kamenka. Le frère Frédéric et sa femme Lucia ont créé un petit domaine au village de Novy Gorodok. Marie et Denise se sont installés à Nijnaïa Solontsovka. Et le frère cadet, Jean, achève une petite maison au village de Belozerki.
Les parents ont aidé Marie et Denise à construire la maison et à débroussailler le terrain. Le couple aurait voulu avoir une véritable isba russe, mais il a fallu se contenter d’une maison à ossature. Toute la décoration intérieure et les meubles ont été faits de leurs propres mains. Marie continue encore aujourd’hui à s’occuper de la finition extérieure de la maison, avec l’aide de son neveu Lucas.
Quand on demande à Marie pourquoi il n’y a pas de clôture autour de sa maison, elle plaisante en disant que tout l’argent est parti dans le chauffage et l’électricité. En réalité, Marie ne voit pas d’inconvénient à ce que les voisins traversent sa cour. Les vaches ou les porcelets des autres ne la dérangent pas non plus. Et ce printemps, au matin de Pâques, des agneaux égarés d’un troupeau qui passait par là se sont aventurés dans la cour…
Valenki, boules de neige et premier bortch
Des amis sont venus chez Tao — Roman et Artiom. Marie ne les laisse pas partir sans déjeuner. Le repas commence par une prière, puis tous rapprochent ensemble les bancs de la table — il n’y a pas de chaises dans la maison. Quand les invités sont nombreux — et cela arrive souvent —, on dresse les tables dans la cour, près d’une véritable yourte bouriate, achetée et installée au moment de la construction de la maison.

Dans son discours, Marie utilise souvent des diminutifs affectueux : elle appelle par exemple l’eau « voditchka », ne porte plus de chapeaux et s’exclame, comme une Russe ordinaire : « J’ai la tête qui tourne ! » Il lui arrive cependant d’oublier le mot russe dont elle a besoin et de claquer des doigts avec impatience. Dans ces moments-là, elle ressemble à une Française des romans de Françoise Sagan. Quand nous le lui faisons remarquer, Marie répond qu’elle n’aime guère cette écrivaine à cause de son féminisme.
Après le déjeuner, Marie demande aux garçons où ils vont. « Nous allons nous promener à travers la Russie ! » répond le vif Roman. « J’en suis très heureuse, rit Marie. Puis elle redevient sérieuse. Mais où ? Dans la forêt ? Dans le champ ? Répondez ! Ce n’est pas une plaisanterie ! » Elle frappe la table de la paume, montrant qu’il ne faut pas franchir les limites permises. C’est ainsi qu’agissait son père Christian lorsqu’il voyait les enfants faire les fous. « Et en Europe, si vous éduquez votre enfant avec sévérité, vous êtes un mauvais parent », dit-elle.
Au début, les habitants de Nijnaïa Solontsovka s’étonnaient de ces nouveaux voisins. Le père Vassili, venu rendre visite à ses compatriotes, les intrigua encore davantage. Il a béni la maison de Marie, comme celles de Frédéric et de ses parents. Et la famille Jiorji s’est rendue à Tcheboksary pour l’anniversaire du père Vassili. Il avait spécialement envoyé une voiture pour que l’ensemble familial Jiorji puisse y charger tous ses instruments. Et bien que la femme de Frédéric, Lucia, venait alors de mettre au monde Gabriel, les Français sont partis féliciter leur mentor spirituel.
Marie considère comme un autre de ses pères spirituels le père Nikolaï Agafonov, aujourd’hui décédé, de l’église du village de Belozerki. C’est désormais son fils, le supérieur de la même église, le père Innokenti, qui les accompagne spirituellement. Le père Nikolaï servait auparavant dans l’éparchie de Volgograd et avait construit, avec le yachtman Vladimir Koretski, l’église missionnaire flottante « Saint-Nicolas ».

Notre conversation se poursuit autour du thé. Marie se rappelle comment, lors de leur premier hiver en Russie, ils admiraient à Samara les vagues gelées de la Volga. Comment ils s’étonnaient de voir des adultes jouer aux boules de neige et faire du ski avec les enfants. Comment les villageois lui ont offert, à elle et à Denise, des valenki avec des galoches. Comment ils organisaient chez eux des spectacles pour les voisins. Marie ne se souvient pas exactement quand elle a cuisiné son premier bortch. Une voisine a apporté des betteraves, du chou, de la viande, et lui a dicté la recette. « Très probablement, c’est plutôt mon mari qui préparait le bortch », dit Marie. Ils se sont fréquentés sept ans avant de se marier. Denise travaillait comme comptable, jouait dans un théâtre amateur. Marie était directrice d’une agence de tourisme et montait sur scène avec son mari dans des mises en scène amateurs d’après les œuvres de Tchekhov. Denise a soutenu sans hésiter l’idée de déménager en Russie. Le mari de Marie, hélas, est décédé ; il est enterré en Russie. Et aujourd’hui, cette femme forte élève seule ses enfants et gère le foyer…
« Nous voulons une fille ! »
Nous partons en visite chez Frédéric à Novy Gorodok, où toute la famille Jiorji doit se réunir. Marie conduit et fredonne la chanson Salut de Joe Dassin, que Denise aimait. La route a pris peu de temps. Et nous voilà déjà à la ferme « La Cigale et la Fourmi ».
« Un voisin merveilleux s’est installé dans notre maison… » chante au micro Lucia, mère de cinq garçons. Frédéric joue de la contrebasse, leur fils aîné, Lucas, est au piano. Cet ensemble familial peut interpréter du jazz, du tango, et même du Dassin avec Dalida… Mais la chanson entraînante sur le voisin merveilleux est symbolique pour la famille Jiorji et ils l’exécutent avec virtuosité. Tous les instruments sont astiqués jusqu’à briller. Trois lampes vives éclairent la scène improvisée, les coulisses sont faites de rideaux sombres, derrière lesquels une fenêtre donne sur la cour, où sont aménagés des parterres de fleurs. « Considérons cette prestation comme une répétition, sourit Frédéric en posant son chapeau sur le manche de la contrebasse. Que voulez-vous que nous jouions encore ? Vous voulez Piaf ? Ou « Les Yeux noirs » ? »

Marie est assise sur un banc et tient dans ses bras son neveu Gabriel. Frédéric s’assoit à côté d’elle, essuie fatigué son front avec un mouchoir : avant le concert improvisé, il déchargeait du bois de chauffage. Lucia calme les enfants qui s’agitent et dit qu’elle doit aller traire les chèvres.
Frédéric se rappelle que, lorsqu’ils vivaient dans un appartement en ville en France, les voisins se plaignaient constamment de sa contrebasse. « Et ici, les voisins sont loin ! rit-il en se tournant vers sa sœur. Marie, tu n’as pas raconté l’histoire de la yourte ? » Ils l’ont achetée juste après leur arrivée en Russie — ils avaient l’intention d’y dormir pendant la construction de la maison. Le vendeur avait promis de la livrer en juillet, mais il l’a apportée… le 1er septembre ! Toute la famille a monté la yourte. Y dormir n’avait évidemment plus de sens. Mais elle a été utile lorsque les voisins ont commencé à se réunir chez Marie pour tricoter des filets de camouflage pour l’opération militaire spéciale. Certes, il y faisait trop étouffant. Et c’est alors que Lucas a aidé Marie à construire un belvédère. Ainsi, les bénévoles continuent encore aujourd’hui de venir chez Marie pour tricoter des filets.
L’ensemble familial Jiorji se compose de Frédéric, Lucia et Lucas. Parfois, Jean, le frère cadet de Marie et de Frédéric, les rejoint. Il se débrouille pas mal de la trompette. « Certes, aujourd’hui il chante plus souvent à l’église, au chœur », ajoute Frédéric. L’ensemble se produit lors de mariages, d’anniversaires et d’événements d’entreprise. Pour les représentations, Frédéric revêt une veste blanche, et Lucia enfile une belle robe blanche. Et alors il est difficile de reconnaître en eux les propriétaires de la ferme « La Cigale et la Fourmi », où l’on organise pour les visiteurs des ateliers de cuisine française, où l’on apprend à faire du fromage de chèvre et à jouer à la pétanque et au bilboquet. « Tout va bien chez nous. Il n’y a qu’un seul problème. Nous avons cinq garçons. Et nous voulons une fille ! Peut-être qu’en Russie ce rêve se réalisera ? » dit Frédéric.
Il est clair que Lucia et Frédéric ont une exploitation qui exige une attention et des soins constants. Et encore cinq fils ! Mais dans cette maison, on sait parfaitement ce qu’est l’ordre. L’herbe dans la cour est tondue. Les ballots de foin sont soigneusement empilés, tout comme le bois de chauffage sous l’auvent. Les chèvres sont bien soignées. C’est précisément de cette vie rurale que les Jiorji rêvaient lorsqu’ils ont déménagé en Russie.
La vie est belle
Marie a apporté à la réunion de famille tout un plateau de croissants fraîchement cuits, que les enfants regardent avec impatience. Mais nous attendons les aînés de la famille Jiorji.
Enfin, une voiture entre dans la cour. Le grand-père et la grand-mère Jiorji en descendent et se retrouvent aussitôt entourés de petits-enfants bruyants. Un certain temps se passe en baisers et en étreintes.
Marie nous conduit faire la connaissance du principal inspirateur du déménagement de la famille en Russie — son père, Christian Jiorji. Une chemise blanche repassée, une barbiche parfaitement taillée, derrière des lunettes à la monture coûteuse — des yeux calmes de philosophe. Oui, à cause de son AVC, Christian, 69 ans, a perdu la possibilité de se déplacer facilement et de parler normalement, mais il regarde avec joie ses enfants et ses petits-enfants. Pour leur avenir en Russie, il est serein. Le doyen des Jiorji nous salue d’un signe de tête. Sans la maladie, il nous aurait parlé en russe.
Christian Jiorji scrute les visages de sa fille et de sa belle-fille, qui roucoulent de quelque chose, et regarde avec amour ses petits-enfants qui s’ébattent : Éléa, 15 ans, Tao, 12 ans, Lucas, 16 ans, Paco, 14 ans, Paul, 10 ans, Baptiste, 7 ans, et Gabriel, un an et demi.
Christian se souvient que tout ne s’est pas passé sans heurts en Russie. Les fonctionnaires tardaient à délivrer le permis de séjour temporaire, s’étonnaient : pourquoi une si grande famille de Français déménageait-elle ? Sa fille a perdu son mari. Parents et amis en France leur ont tourné le dos. Ils n’ont pas réussi tout de suite à acheter des terrains pour construire ; certains refusaient, ne voulant pas avoir affaire à des étrangers. Et des compatriotes travaillant en Russie sous contrat se tenaient à l’écart de la famille Jiorji en raison de leur volonté de vivre selon les traditions russes…
L’épouse et la fille soutiennent Christian par le bras. Il nous regarde, sourit et essaie de dire quelque chose. Et au mouvement de ses lèvres, il devient clair qu’il s’efforce de prononcer un dicton français que connaissent beaucoup de Russes :
— La vie est belle !
Traduit par Catherine Tsareva.

