Concert du quatuor A.K. Glazounov. Au piano : D.D. Chostakovitch. 1940

Le chant du triomphe

« La musique de Dmitri Chostakovitch est comme « Le Prophète » de Pouchkine. Il possédait un pressentiment et une immense force de sensation. Il faut jouer sa musique divine le plus souvent possible. Elle est notre vie. »

Photos fournies par la Bibliothèque présidentielle Boris Eltsine.

C’est ce qu’écrivait en 1992 le sculpteur monumental, pédagogue et figure publique Mikhaïl Anikouchine. Il était rejoint par l’artiste du peuple de l’URSS, écrivain et critique littéraire Irakli Andronikov : « Si vous voulez que je vous dise la chose la plus importante que je pense de Chostakovitch, je dirai ceci : Dmitri Dmitrievitch Chostakovitch, le grand compositeur du XXe siècle, est un phénomène encore plus vaste que sa musique géniale, un phénomène indissociable de la représentation de la modernité, de l’avenir, de l’art soviétique, de l’art national-russe, de l’art qui unit l’humanité. »

Le petit-fils d’un révolutionnaire

Concert du quatuor A.K. Glazounov. Au piano : D.D. Chostakovitch. 1940
Concert du quatuor A.K. Glazounov. Au piano : D.D. Chostakovitch. 1940

Il y a 120 ans, le 25 (12) septembre 1906, à Saint-Pétersbourg, naissait dans la famille d’un ingénieur et d’une pianiste un fils prénommé Dmitri. Les parents du futur compositeur étaient originaires de Sibérie. La biographie de son grand-père paternel, Boleslav Chostakovitch, comportait une trace révolutionnaire. Dans le document « Dossier du déporté politique Boleslav Chostakovitch » de 1869, il est dit : « Noble sans fonction, fils d’assesseur de collège, Boleslav Chostakovitch fut déféré en 1866, avec d’autres, devant la Cour pénale suprême, dont la décision, rendue le 24 septembre de la même année, le condamna, pour avoir recelé un criminel d’État condamné aux travaux forcés, en considération de son aveu sincère, à la privation de tous ses droits et privilèges personnels et liés à son état, et à la déportation pour y résider dans les gouvernements de Tomsk ou de Tobolsk… »

Le père du compositeur, Dmitri Boleslavovitch, avait obtenu son diplôme de la faculté de physique et de mathématiques de l’université de Saint-Pétersbourg en 1899. Sa mère, Sofia Vassilievna, avait étudié au conservatoire de Saint-Pétersbourg dans la classe de piano. C’est elle qui remarqua le don musical extraordinaire de son fils. L’enfant maîtrisa très vite le solfège et ne tarda pas à jouer à quatre mains avec sa mère.

Un étudiant de treize ans

La partition de la Symphonie de Léningrad
La partition de la Symphonie de Léningrad

Le conservatoire de l’époque était très différent de celui que nous connaissons aujourd’hui. Au lieu des écoles de musique préparatoires et des collèges, les futurs musiciens étaient formés en trois cycles : junior, moyen et supérieur. On passait d’un cycle à l’autre en évaluant le niveau de préparation de l’élève.

Le jeune Mitia Chostakovitch entra au conservatoire de Petrograd en 1919, à l’âge de 13 ans. Au conservatoire, on admirait l’oreille absolue rare de Chostakovitch et sa mémoire musicale phénoménale.

À 19 ans, il passait déjà ses examens de fin d’études. Son travail de diplôme – la Première Symphonie – apporta la célébrité à Chostakovitch. Sa première eut lieu en mai 1926 dans la grande salle de la Philharmonie de Léningrad. Voici comment Irakli Andronikov se souvenait de cet événement : « Moi, alors étudiant en première année à l’université, j’ai eu la chance d’être présent à la Philharmonie de Léningrad lorsque la Première Symphonie de Chostakovitch fut exécutée pour la première fois et que Dmitri Dmitrievitch se présenta pour la première fois devant un large public. C’était en mai 1926. Des musiciens célèbres étaient venus, dont Alexandre Glazounov (recteur du conservatoire). Les habitués des concerts symphoniques étaient là – et parmi eux, bon nombre d’amateurs de musique exclusivement traditionnelle, qui considéraient sincèrement tout nouveau langage musical comme une atteinte au bon sens et au goût. <…> Les opinions sur la symphonie étaient de températures diverses. Mais, semble-t-il, personne dans la salle ne douta du don exceptionnel du jeune auteur de 19 ans, même ceux qui étaient venus écouter les œuvres d’autres compositeurs léningradois, inscrites au programme de la seconde partie, et qui attendaient avec jalousie le succès de la Première Symphonie. Les applaudissements furent également inhabituels – non pas ceux qu’un artiste reçoit en remerciement d’un plaisir : non, beaucoup comprenaient ici qu’ils assistaient à un événement exceptionnel – et ils applaudirent longuement, régulièrement, et redemandèrent l’auteur. »

Un examen interrompu par la guerre

Dmitri Chostakovitch au travail. 1945-1947
Dmitri Chostakovitch au travail. 1945-1947

Après la mort subite du père en 1922, la famille Chostakovitch fut confrontée à des difficultés financières. Dmitri fut contraint de travailler comme pianiste de cinéma, accompagnant les films muets au piano. Au début des années 1930, le compositeur se produisit en concert comme pianiste, interprétant principalement ses propres œuvres. C’est alors qu’eut lieu la première de son premier opéra, « Le Nez », d’après la nouvelle de Nicolas Gogol.

En 1932, Dmitri Chostakovitch écrivit l’opéra « Lady Macbeth du district de Mtsensk », inspiré de la nouvelle de Nicolas Leskov. Il fut exécuté pour la première fois en 1934. Cependant, après un article critique publié en 1936, l’opéra fut déclaré « anti-populaire ».

Une place centrale dans l’œuvre de Chostakovitch fut occupée par les symphonies. L’une d’elles devint un symbole du courage de Léningrad assiégée. Dans l’article « C’est ainsi que commença la symphonie de Léningrad », publié dans le journal « Les cadres musicaux » (n° 3 de 1985), la docteure en histoire de l’art Sofia Khentova écrit : « Dimanche 22 juin, le son de l’horloge réveilla Chostakovitch à six heures du matin. Cette matinée était merveilleuse, restée dans sa mémoire pour toute sa vie <…> Ayant un peu travaillé le matin, Chostakovitch se présenta à dix heures, avec la ponctualité qui le caractérisait, au conservatoire, dans la petite salle Glazounov, pour l’examen d’État : on attendait les prestations de talentueux diplômés. Dans les couloirs, dans le foyer, on discutait de leurs mérites, de leurs défauts, de leurs perspectives. On attendait les évaluations de Chostakovitch avec attention et émotion. Soudain, la musique s’interrompit. Se retournant avec impatience, Chostakovitch vit un huissier la main levée, effrayé. Quelqu’un avait déposé sur la table un billet avec un seul mot : « Guerre ». On annonça une pause, et la salle se vida instantanément : on se précipita pour connaître les détails de la terrible nouvelle. Peu revinrent, mais l’examen continua. »

Ce fut la première promotion de musiciens de la période de guerre, ses documents furent partiellement conservés avec le fac-similé « Président de la commission d’examen d’État, professeur décoré D. Chostakovitch ».

Le poste n° 5

Le programme de la Symphonie n° 7. 1942
Le programme de la Symphonie n° 7. 1942

En juin 1941, Dmitri Dmitrievitch tenta d’obtenir son incorporation dans l’armée. Dans les archives du parti de Léningrad, parmi les demandes d’envoi au front, figure également sa requête. En réponse, on lui ordonna d’attendre. Il envoya une seconde demande le 3 juillet. Lorsque la formation de la milice populaire commença, Chostakovitch en rejoignit immédiatement les rangs.

« Au début du mois de juillet, les enseignants et les étudiants du conservatoire, non mobilisés pour le front, formèrent des brigades pour travailler sur les lignes défensives, écrit Sofia Khentova. Chostakovitch, avec le sérieux qui le caractérisait, s’équipa d’une combinaison à fermeture éclair et de sa propre pelle. »

« Il prenait son travail d’une manière extraordinairement sérieuse, se souvenait l’élève de Chostakovitch Abram Lobkovski. Le manque d’habileté physique, il le compensait par la diligence, ne se laissant pas distancer par les jeunes, creusant d’une manière particulièrement soignée, minutieuse, je dirais méthodique, malgré la chaleur accablante de juillet. »

Ensuite, Chostakovitch rejoignit l’équipe de pompiers pour des permanences sur le toit du conservatoire. On lui remit un casque, une combinaison de pompier. Il apprit à marcher sur le toit, à tenir des pinces, des crochets, à mettre un masque (il est curieux de noter qu’en juillet 1942, la couverture de l’un des numéros du magazine Time fut ornée du portrait de Chostakovitch portant un casque de pompier. – NDLR).

Chostakovitch n’eut pas l’occasion d’éteindre une seule bombe incendiaire, bien qu’à l’ouïe de la sirène, il courût sur le toit. Un autre travail l’attendait. Des brigades commencèrent à se former pour des concerts sur le front. Le chef d’orchestre principal du petit théâtre d’opéra, Boris Khaïkine, expliquait dans ses mémoires : « On ne monte pas un piano dans une tranchée. Il fallait d’urgence faire des arrangements pour un ensemble… on discutait chaudement du répertoire à donner dans les conditions de la guerre, des alertes aériennes, des abris de front et des tranchées. »

Chaque brigade du conservatoire se composait en règle générale d’un chanteur, d’un violoniste, d’un violoncelliste. La scène était remplacée par la carrosserie d’un camion. Le programme des représentations était établi par Dmitri Chostakovitch. Doté d’une mémoire musicale phénoménale, il proposait des numéros musicaux que les interprètes pouvaient apprendre rapidement ou jouer à vue.

Comment naquit la Septième Symphonie

Lorsqu’il fut définitivement refusé à l’envoi au front, Dmitri Dmitrievitch se lança dans un travail de composition fondamental.

« Il écrivait avec douleur, avec une fureur créatrice que lui inspiraient toujours la souffrance et la cruauté. Le 15 juillet 1941 est la date des premières esquisses de la Septième, la Symphonie de Léningrad », note Sofia Khentova dans l’article « C’est ainsi que commença la symphonie de Léningrad ». Chostakovitch écrivait au conservatoire et dans l’appartement du côté de Petrograd. Dans Léningrad assiégée, deux parties de la symphonie furent écrites, les autres furent achevées en décembre déjà à Kouïbychev – en évacuation.

L’écrivain Alexeï Tolstoï assista à une répétition de la Septième Symphonie à Kouïbychev, où sa première eut lieu le 5 mars 1942 au théâtre municipal d’opéra et de ballet (la même année, la symphonie fut jouée à Moscou, Léningrad, Londres et New York. – NDLR). De retour à Tachkent, il écrivit dans un article pour le journal « La Pravda du Vostok » : « La Septième Symphonie est née de la conscience du peuple russe, qui a accepté sans hésitation le combat mortel avec les forces noires. Écrite à Léningrad, elle a grandi jusqu’aux dimensions d’un grand art mondial, compréhensible sous toutes les latitudes et tous les méridiens, parce qu’elle raconte la vérité sur l’homme à une époque sans précédent de ses malheurs et de ses épreuves. <…> Chostakovitch a collé son oreille au cœur et a joué le chant du triomphe » (cité d’après la publication dans le journal « Les cadres musicaux » n° 8 de 1961).

La partition fut acheminée dans Léningrad assiégée à bord d’un avion militaire. Le chef d’orchestre Karl Eliasberg se souviendra plus tard de ce soir d’été où quatre cahiers de la partition de la Septième Symphonie s’étaient retrouvés entre ses mains, et de l’angoisse qui l’avait alors étreint : les musiciens de l’orchestre, épuisés par les conditions du siège, parviendraient-ils à venir à bout de cette œuvre grandiose ? Spécialement pour l’exécution de la symphonie, sur ordre du commandement du front de Léningrad, des musiciens furent affectés à l’orchestre directement depuis la ligne de front. Les gens s’évanouissaient de faim, on leur rassemblait tant bien que mal de la nourriture, ils retournaient à leur pupitre, et les répétitions se poursuivaient.

Sur les pages de la légendaire partition de la Symphonie de Léningrad, qui se trouva devant les chefs d’orchestre Samouil Samossoud à Kouïbychev, puis devant Karl Eliasberg dans Léningrad assiégée, figurent des annotations de direction. Au dos de la page de titre du premier cahier sont indiqués la composition de l’orchestre et des informations sur la première exécution de la symphonie. Sur le programme imprimé à Léningrad en août 1942, on peut lire les mots de l’auteur de la symphonie : « À notre lutte contre le fascisme, à notre prochaine victoire sur l’ennemi, à ma ville natale – Léningrad, je dédie ma 7e symphonie ».

« Tant que mon cœur bat… »

Après la guerre, Dmitri Chostakovitch continua d’écrire des symphonies et créa diverses œuvres, dont des chansons : gaies et pleines d’entrain, comme la célèbre « Chanson de la rencontre » ; psychologiquement contrastées et profondes, comme la musique du film « Hamlet » de Grigori Kozintsev, qui devint une expression vive et émouvante du sens profond de la tragédie shakespearienne.

Le compositeur expérimentait beaucoup, cherchant une nouvelle organisation tant dans les grandes que dans les petites formes musicales. Il craignait d’être trivial. Chostakovitch disait : « Tant que mon cœur bat, tant que le sang coule dans mes veines, je créerai de la musique pour le bien et la prospérité de ma Patrie ».

De son vivant, Dmitri Dmitrievitch fut honoré des titres d’artiste du peuple de l’URSS, d’artiste émérite de la RSFSR, de lauréat des prix Staline, Lénine et d’État de l’URSS, et possédait également une liste impressionnante de récompenses et de diplômes étrangers, ainsi que de titres honorifiques de nombreuses universités et sociétés musicales de Grande-Bretagne, d’Autriche, de Finlande et des États-Unis.

Dmitri Dmitrievitch Chostakovitch est décédé à Moscou le 9 août 1975.

La rédaction remercie la Bibliothèque présidentielle Boris Eltsine pour son aide dans la préparation de ce matériel.

Traduit par Catherine Tsareva.

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