La datcha de Constantin Alexeïevitch Korovine à Okhotino a miraculeusement survécu jusqu’à nos jours. Celle-là même qui se souvient non seulement de son célèbre propriétaire, mais aussi de Fiodor Chaliapine, de Maxime Gorki, de Valentin Serov, de Sergueï Rachmaninov… Car de nombreux invités illustres venaient chez le peintre.

Photo : Andreï Semachko.
À Okhotino, l’automne est particulièrement beau : l’air est pur et frais, les brumes matinales, en reculant, dévoilent l’ambre et le pourpre des bosquets, les jours raccourcissent et les couchers de soleil deviennent plus éclatants. Du reste, l’endroit n’est pas moins beau en été, quand la verdure est exubérante et que s’épanouit la polychromie des fleurs des champs. Et en hiver aussi, c’est une vraie beauté : la couverture neigeuse qui enveloppe ce petit village lui donne un aspect en quelque sorte primordial. Et le printemps d’Okhotino, touchant et tendre, n’est pas moins magnifique… Sur les toiles du peintre Constantin Korovine, on peut voir Okhotino à n’importe quelle saison : c’est ici, dans l’arrière-pays de la région de Iaroslavl, non loin de Pereslavl-Zalesski, que se trouvait la datcha préférée du peintre.
Le petit-fils d’un marchand

« Ici se trouvait notre classe, — montre Vladimir Seliverstov, conservateur du musée de Constantin Korovine à Okhotino. — Ici était mon pupitre… » Le fait qu’après la révolution l’école primaire du village d’Okhotino se soit installée dans la datcha du peintre a sauvé la maison du sort habituel des demeures de cette époque : elle ne fut ni brûlée ni pillée pour son bois.
« Bien sûr, tout avait été saccagé, tout avait été emporté, mais le bâtiment a été préservé. L’école s’y est installée en 1925, trois ans après le départ du peintre à l’étranger. Et extérieurement, la datcha n’a pas du tout changé, elle est restée telle que Korovine l’avait créée, — raconte Ioulia Seliverstova, la fille du conservateur, qui aide son père à conduire les visites. — Je commence toujours mon récit depuis la rue, pour attirer l’attention sur la façade. Une équipe locale de charpentiers a construit cette maison pour Constantin Alexeïevitch d’après son esquisse ; c’est lui aussi qui en faisait les plans. »
La demi-arche au deuxième étage, les colonnes improvisées : la datcha ne ressemble pas du tout aux maisons villageoises voisines. Du reste, Constantin Alexeïevitch n’a pas du tout grandi dans une isba : son grand-père, le riche marchand Mikhaïl Emelianovitch, possédait un hôtel particulier à Moscou. C’est là que se sont passées l’enfance et la jeunesse de Constantin et de son frère aîné, Sergueï (il est né en 1858, trois ans avant Kostia). Sergueï Alexeïevitch est lui aussi devenu peintre ; Constantin disait plus d’une fois que son frère était même plus talentueux que lui. Il est vrai que dans l’histoire de la peinture, le frère aîné Korovine a occupé une place plus modeste.

Les frères étaient absolument différents. Constantin — l’âme de la compagnie : chéri des femmes, farceur, joyeux luron. Sergueï — son exact contraire : réfléchi, sérieux, réservé. Sergueï Vinogradov — ami et condisciple des Korovine à l’École moscovite de peinture, de sculpture et d’architecture — écrivait : « Si l’on pouvait réunir l’éclat et la peinture de l’un à la perfection de la forme de l’autre, ce serait génial. »
Chaque fois qu’il arrivait en train dans son Okhotino bien-aimé, Constantin Alexeïevitch pouvait méditer sur les vicissitudes du destin : car c’est précisément ce chemin de fer qui avait ruiné son grand-père. Mikhaïl Emelianovitch pratiquait le transport par chevaux ; mais lorsqu’on construisit la ligne de chemin de fer de Moscou à Iaroslavl, les cochers de relais n’eurent plus besoin. Le père des frères Korovine travaillait déjà comme simple comptable dans une fabrique.

Jusqu’en 1901, Constantin Korovine travaillait à l’Opéra privé russe de Moscou, propriété du richissime industriel Savva Mamontov. C’est à lui que le peintre acheta en 1897 un terrain dans le gouvernement de Vladimir. Lorsque Mamontov fit faillite, la troupe de l’Opéra privé dut chercher du travail. Constantin Korovine devint décorateur du Bolchoï, collabora aussi avec les théâtres Mariinski et Alexandrinski de la capitale, et enseigna également à l’École moscovite de peinture, de sculpture et d’architecture.
Mais revenons à la maison d’Okhotino. « Si l’on regarde l’esquisse du décor de Constantin Korovine pour le Bolchoï, pour l’opéra Eugène Onéguine, on peut voir les contours de cette maison. Sur les photographies de 1908 qui ont été conservées, beaucoup de choses font écho : les mêmes colonnes, la même demi-arche. C’est ainsi que Korovine, décorateur du Bolchoï, a représenté sur scène la maison des Larine, — raconte Ioulia Seliverstova. — Et beaucoup de choses de ce décor qu’il aimait tant, il les a transposées dans sa maison de campagne. »
La chasse à Okhotino
« C’est sur ces lattes de parquet, celles que nous foulons en ce moment, que marchait aussi Constantin Alexeïevitch. Elles ont survécu, bien que la maison ait dû traverser de nombreuses épreuves, — dit Ioulia Vladimirovna. — Cela s’explique par le fait que chaque latte est une moitié de rondin. Le plafond est conçu de la même manière. Ce n’est pas une méthode locale. Visiblement, en créant sa maison, Korovine s’est inspiré des traditions de construction du Nord. Constantin Alexeïevitch avait sans doute vu de telles maisons quelque part dans le gouvernement d’Arkhangelsk, car avec Valentin Serov ils se rendaient dans le Nord russe, à l’époque où Savva Mamontov envisageait de construire un chemin de fer jusqu’à Arkhangelsk. »

La maison de Korovine se distinguait dans les environs, tout comme son propriétaire lui-même : il était ici un véritable seigneur. « Les paysans locaux respectaient le peintre : il n’était pas manchot à la chasse, s’y connaissait en pêche, et savait parler comme il faut avec les gens », raconte Vladimir Seliverstov.
« Là-bas vivaient aussi mes gens », se rappelait Constantin Korovine, une fois loin des lieux chers à son cœur. Il aimait beaucoup venir dans sa maison, pouvait passer des heures à converser avec les habitants, racontait la route avec force couleurs, admirait les mets qu’on lui préparait, décrivait avec confort la maison bien chauffée, le crépitement du bois dans le poêle et l’odeur de la résine… « Il me semblait que j’arrivais au paradis », écrivait Constantin Alexeïevitch. En été, le peintre dormait avec plaisir sur le fenil. « Aucun parfum ne se compare à notre foin russe », estimait Korovine.

« Nos contrées sont boisées et marécageuses : un étranger ne s’y aventurera pas », sourit Vladimir Seliverstov. C’est pourquoi Korovine avait un guide débrouillard, maître en matière de pêche et de chasse : Vassili Kniajev. Et Korovine apprit beaucoup de lui. Quant aux amis qui tenaient souvent compagnie à Korovine, c’étaient Fiodor Chaliapine et Valentin Serov. « Le plat préféré des trois joyeux lurons, comme se nommaient eux-mêmes Korovine, Chaliapine et Serov, était la soupe de poisson des pêcheurs. Et chacun avait sa recette, qu’ils tenaient secrète l’un pour l’autre. Mais tous s’accordaient sur un point : c’était Serov qui préparait la meilleure soupe de poisson. Pour la soupe de poisson, on buvait toujours un verre de vodka à part », poursuit le récit Vladimir Seliverstov.
Dans l’un de ses récits, Korovine se souvenait de ces temps insouciants : « Nous passions devant un cimetière envahi de bouleaux, où les coupoles bleues d’une église en bois se dressaient, et où Chaliapine, dans une boutique de légumes, avait acheté des bretzels, des galettes au pavot, des pains d’épice à la menthe, des noix. Il avait rempli les poches de sa poddiovka de noix et, tout le long du chemin, les croquait avec Serov. » Il arrivait que le peintre se fâche contre Chaliapine. Cela se produisait lorsque celui-ci se mettait à chanter pendant la chasse ou la pêche. La puissante basse pouvait effrayer la bête, l’oiseau et le poisson…
« Plus Chaliapine venait chez son ami, plus nos lieux lui plaisaient, — dit Vladimir Seliverstov. — Finalement, Korovine lui vendit une partie de sa terre à quelques kilomètres d’Okhotino. Et le célèbre chanteur se mit à construire une maison d’après les plans que Korovine avait dessinés pour lui. Il la construisit dans le village de Ratoukhino, mais les gens appelaient cet endroit Chaliapinka. »
Hélas, la datcha de Chaliapine eut moins de chance que celle de Korovine. D’abord on y installa un camp de pionniers, puis un sanatorium, et dans les années 1960 la maison fut démontée. Il ne resta que l’allée de tilleuls plantée par Fiodor Ivanovitch.
Ratoukhino et Okhotino ne sont séparés que d’environ un kilomètre et demi, et les amis voisins se rendaient visite. Chaliapine séjournait souvent chez Korovine. Fiodor Ivanovitch venait avec toute sa famille : avec sa première épouse, Iola Tornaghi, et ses enfants — ils étaient six de ce mariage. Ici s’écoulaient de merveilleuses soirées de datcha avec une guitare. Et elles aussi, bien sûr, se retrouvèrent sur les toiles : il existe une série d’œuvres sur le thème des « Jeunes filles aux guitares ». On connaît le tableau « La Terrasse », avec deux jeunes beautés représentées sur la véranda de la datcha de Korovine : ce sont les filles de Fiodor Ivanovitch, Irina et Lydia. D’ailleurs, dans ce tableau, peint en 1915, on retrouve le thème de la famille des Larine de Pouchkine : les Chaliapine, vêtus de robes de style Empire, apparaissent sous les traits de Tatiana et d’Olga.
Sans doute Okhotino resta-t-il à jamais un lieu de bonheur insouciant pour tous ceux qui y séjournèrent à cette période. Mais ce temps est révolu, ne laissant que des souvenirs.
Après la révolution de 1917, on tenta de confisquer la maison d’Okhotino à Korovine. « Korovine connaissait bien Maxime Gorki ; l’écrivain venait à la datcha du peintre. C’est précisément Gorki qui aida Korovine à obtenir de Lounatcharski l’autorisation d’user de cette maison. Il n’en était plus le propriétaire, mais il pouvait y vivre, ce qu’il fit jusqu’en 1918. Il ne partit que lorsque rester devint dangereux. Une autre déception attendait Korovine : il se retrouva non réclamé. Ses tableaux n’étaient pas acceptés, parce qu’ils ne correspondaient pas à l’esprit de l’époque soviétique. »
D’étranges relations familiales
« À l’automne 1921, Constantin Alexeïevitch vient pour la dernière fois dans sa maison du village d’Okhotino. Personne ne vient à sa rencontre ; il marche seul sur la route détrempée par la pluie… Il arrive, voit les fenêtres brisées, les portes grandes ouvertes, la maison pillée, — raconte Vladimir Seliverstov. — Il trouva un gîte chez la cuisinière qui avait autrefois servi dans sa maison, et le lendemain il partit et ne revint plus jamais dans notre village. En 1922, il partit à l’étranger avec sa famille — pour toujours, comme il s’avéra. »

Korovine obtint une autorisation officielle de sortie à l’étranger pour raisons de santé et pour y organiser une exposition personnelle. C’est ainsi que le peintre eut la possibilité d’emporter ses tableaux. Il est vrai que l’exposition ne put être organisée : toutes les œuvres disparurent. « 1922… Une confusion totale. On accusa de cette disparition l’impresario qui s’occupait du transport des tableaux. Mais ce qui se passa réellement, on ne le sait pas, — dit Ioulia Vladimirovna. — Pour comprendre ce qui se passait à cette époque, il suffit de se rappeler une scène du célèbre film soviétique Le Mien parmi les étrangers, l’étranger parmi les siens, lorsque le héros de Nikita Mikhalkov arrête un train et en sort tout ce qui s’y trouve. À cette époque, c’était possible. Quel sort a réellement connu les tableaux de Korovine, nous ne le saurons guère. »
Korovine part par un chemin compliqué : via Riga, puis via Berlin. « Il voulait aller à Berlin pour commander une prothèse pour son fils, qui était invalide : à 18 ans, un tramway lui avait tranché le pied », raconte Ioulia. Ce grave traumatisme entraîna une forte dépression ; le jeune homme devint très nerveux, irritable, tenta plusieurs fois de mettre fin à ses jours.
C’est dans sa jeunesse que Constantin avait fait la connaissance de sa seule épouse officielle, Anna Fidler. Anna Iakovlevna était alors choriste à l’Opéra privé de Savva Mamontov. Le premier-né du couple mourut en bas âge. Korovine n’épousa officiellement Anna Iakovlevna qu’en 1897, après la naissance de leur second fils, Alexeï. Le peintre avait avec sa femme des relations très particulières : Constantin Alexeïevitch vivait le plus souvent loin de chez lui. En général, tous ceux qui connaissaient Korovine, bon vivant et farceur, s’étonnaient de son choix : il était difficile même de les imaginer côte à côte. Tout ce qui intéressait Constantin ne touchait absolument pas Anna. Le peintre était particulièrement blessé par l’indifférence de sa femme à son œuvre : il l’écrivit même dans ses mémoires.
Sur les tableaux de Korovine, on peut souvent voir une autre dame : Nadejda Komarovskaïa, qu’on appelait la muse du peintre. Ils se rencontrèrent alors que le peintre avait déjà 46 ans. La jeune actrice de 17 ans charma Korovine. Il ne demanda même pas la permission de faire son portrait : on peut dire qu’il la mit devant le fait accompli, demandant seulement quand elle poserait pour lui. Nadejda ne pouvait refuser à un peintre beau et charmant. Lorsque le portrait fut achevé, ils ne concevaient plus leur vie l’un sans l’autre.
Bien sûr, la présence d’une épouse légitime gênait Nadejda, mais il lui semblait que tout finirait par s’arranger un jour. Cela ne se produisit jamais. Elle ne partit pas derrière lui à l’étranger, resta dans son pays. Elle travailla au théâtre, enseigna, apprit aux speakers de radio à parler correctement…
Korovine arriva à Paris avec sa femme tuberculeuse et son fils infirme. Constantin Alexeïevitch peignait des tableaux, exécutait des commandes pour des théâtres d’Europe et des États-Unis. Mais l’argent manquait, la famille s’entassait dans une petite chambre. La vie, pleine de légèreté, était restée dans la Russie d’avant la révolution. À présent, tout avait changé. Beaucoup d’amis proches étaient déjà morts. Les relations avec Chaliapine, qui brillait même en émigration, s’étaient détériorées. De plus en plus souvent, Korovine retournait par la pensée à Okhotino, réchauffant son âme de souvenirs. « Je suis à Paris, mais par l’âme je vis davantage à Okhotino, — écrivait le peintre en 1938 au fils de Chaliapine, Fiodor, — et je vois comment maintenant les feuilles du jardin sont tombées, l’odeur de l’humidité, de la terre et des feuilles d’automne, et dans le tonneau on met la chou hachée et on sale les lactaires, et il me semble que je mange des russules à la crème. Près de la grange, les poules se sont hérissées sous la pluie. La route est boueuse, et dans l’air on entend l’odeur de fumée du hangar à grains et les chaînes résonnent : on bat le seigle. »
La nouvelle vie d’une vieille datcha

Et là-bas, dans la lointaine Russie, dans l’atelier de Korovine, il y avait déjà des pupitres et des enfants qui étudiaient… Le droit d’usage de la maison resta au peintre jusqu’en 1924. Et en 1925, une école à effectif réduit du village d’Okhotino s’y installa. Elle y demeura jusqu’aux années 1970, ce qui sauva la maison de la destruction.
« Nous avons une photographie de 1961, prise par un employé du musée d’histoire locale de Pereslavl. On y voit l’école primaire du village d’Okhotino. La maison est exactement dans l’état où Korovine l’avait laissée, — raconte Ioulia Seliverstova. — Et quand l’école ferma, on se demanda à qui transmettre cette maison. On la transmit finalement à l’usine de fonte artistique de Mytichtchi. À première vue, une telle décision semble inattendue, mais il y a une certaine logique : l’usine était inscrite au fonds artistique de l’Union soviétique, et la datcha appartenait à un artiste. »
Après le passage de la datcha sous la gestion de l’usine, on y organisa une base touristique où les employés de l’entreprise pouvaient se reposer. Il en fut ainsi jusqu’à l’effondrement de l’Union soviétique. Puis l’usine fit faillite, et la base touristique fut elle aussi abandonnée. Une partie du toit fut emportée par un ouragan, les fenêtres étaient brisées, les pluies inondaient la maison. Dans cet état lamentable, la datcha resta debout de nombreuses années, jusqu’à ce que le hasard change son destin. Elena Pechkova, qui était directrice de la galerie d’art de Moscou, acheta un terrain non loin et apprit qu’à proximité se trouvait la datcha dévastée de Korovine. D’autres personnes sensibles à cette cause se manifestèrent, notamment la directrice exécutive de l’Union pour le développement et la coopération des villes de l’Anneau d’or, Natalia Boulakh. Finalement, le fonds Korovine « Sauvons ensemble » fut créé et la renaissance de la datcha du peintre commença.
Aujourd’hui, le bâtiment est inscrit au registre d’État des monuments du patrimoine culturel. La maison a été remise en ordre, et le 11 septembre 2015, jour de la mémoire du peintre, le musée « Datcha de Constantin Korovine » accueillit ses premiers visiteurs. Tout n’a pas encore pu être restauré, les enthousiastes ont prévu un grand travail. D’ores et déjà, tous ceux qui ne sont pas indifférents à l’œuvre du peintre peuvent venir à Okhotino.
Un monde rempli de souvenirs

Dans l’exposition de la datcha de Korovine, on peut voir un équipement de chasse. « Des cornes à poudre, une cartouchière : tous ces objets datent du début du XXe siècle. Dans des bottes semblables, Korovine pouvait marcher dans notre marais, qui figure souvent dans ses récits, — montre Ioulia Seliverstova. — À l’époque où Korovine vivait ici, tout était différent : depuis son perron, il pouvait voir le marais de mousse : de la maison jusqu’à lui, il y avait environ 600 mètres. »
Le mobilier ayant appartenu au peintre n’a pas été conservé. La direction du musée s’efforce de meubler la maison avec des meubles du début du XXe siècle, mais cela avance assez lentement. « Pour restaurer l’intérieur, les tableaux du peintre Sergueï Vinogradov, qui venait souvent à Okhotino, nous ont aidés. Sur ses tableaux, on peut distinguer certains détails : comment les accoudoirs des fauteuils étaient recourbés, quelle était la nappe, quelle lampe à pétrole pendait au plafond, — dit Ioulia Seliverstova. — Sur les tableaux de Constantin Alexeïevitch, nous voyons bien sûr aussi des parties de l’intérieur, mais chez lui il y a moins de détails et plus d’émotions. »
Il semble que dans la vie de Korovine, l’essentiel était justement les émotions. Elles se sont conservées dans les tableaux, dans les récits et dans les souvenirs. Du reste, ces derniers ramenaient aussi à Okhotino les amis du peintre.
« J’avais 7 ans, c’était en 1955, je courais vers la colline et j’ai vu près de notre école une inconnue en chapeau avec un bouquet de fleurs, — raconte Vladimir Seliverstov. — Elle m’a demandé comment je m’appelais et, l’ayant appris, m’a caressé la tête : « Comment vas-tu, petit Vova ? » Et moi, enfant, j’ai senti la tristesse qui émanait d’elle. La femme n’entra pas dans la maison, resta debout environ cinq minutes et partit. Plus tard, j’ai appris que c’était la fille aînée de Chaliapine, Irina Fiodorovna. »

La maison de Korovine lui était chère, à elle aussi, comme souvenir des temps insouciants. Irina Fiodorovna rendit un jour visite au peintre à Paris. « Ce qui s’offrit à mes yeux me bouleversa, — écrivait la fille du grand chanteur. — Je ne pouvais imaginer que l’un de nos meilleurs peintres puisse vivre ainsi. Une chambre humide, dans un coin un lit tiré derrière un rideau, quelques chaises. » À Paris, la santé de Korovine se détériora, et sa vue aussi commença à le trahir. Il lui était de plus en plus difficile de tenir le pinceau. Alors il prit la plume : Constantin Alexeïevitch révéla un don d’écrivain. Les récits et les souvenirs qu’il écrivit étaient volontiers publiés par la presse de l’émigration. « L’hiver ; ciel gris, pluie. Et là-bas, au loin, en Russie, il y a de la neige… Et ma maison en bois près de la grande forêt, dans le jardin, est-elle intacte ? Les congères l’ont ensevelie jusqu’aux fenêtres. La terrasse aveugle est couverte de neige. Le givre sur les fenêtres. Mon âtre est-il allumé ? Et il n’y a pas dans mon atelier mes amis, et il n’y en aura pas : tous sont morts. Les beaux bouleaux sont-ils intacts, et derrière la palissade mon jardin de framboisiers ? Les loups viennent-ils la nuit à la décharge, et la forêt pensive de Fiokline dort-elle ? Peut-être l’a-t-on déjà abattue. Et il n’y a plus la tante Afrossinia ni mes amis chasseurs », écrivait Korovine dans le récit « L’Âme du chien ».
Quelques jours avant sa mort, Constantin Alexeïevitch commença à peindre un paysage d’hiver à Okhotino, mais il n’eut pas le temps de l’achever. Le 11 septembre 1939, dans une rue de Paris, le peintre de 77 ans fut victime d’une crise cardiaque. On le transporta à l’hôpital, où il mourut. Le peintre russe fut enterré au cimetière de Bagneux.
En 1947, l’épouse de Korovine, Anna Fidler, décéda, et leur fils resta seul. Bien qu’Alexeï Korovine eût fait quelques progrès en peinture, il ne pouvait néanmoins pas gagner sa vie pleinement. Du vivant encore de son père, Alexeï avait épousé une ballerine, émigrée de Russie, Elizaveta Doumarevskaïa, et élevait avec elle un fils, Alecha. Mais la vie familiale ne fut pas un succès : prenant l’enfant, Liza quitta son mari. En 1950, Alexeï Korovine, âgé de 53 ans, mit fin à ses jours.
La même année, l’émigration russe réunit une somme considérable, grâce à laquelle les cendres de Constantin Korovine et de son épouse furent transférées au cimetière russe de Sainte-Geneviève-des-Bois — là même où reposait leur fils.
Heureusement, la lignée des Korovine ne s’éteignit pas. Alexeï Alexeïevitch Guy Korovine, né en 1928, vécut une longue vie et mourut le 4 avril 2026. Il fut officier de gendarmerie, et après sa retraite, il se mit à peindre. À Okhotino, hélas, il ne se rendit jamais, mais jusqu’à ses derniers jours, il s’intéressa vivement au destin de ce lieu. Le petit-fils du peintre est lui aussi enterré au cimetière de Sainte-Geneviève-des-Bois, auprès de ses proches. Alexeï Alexeïevitch laissa deux filles et cinq petits-enfants : c’est une grande famille de descendants de Constantin Korovine.
La vie de la datcha à Okhotino se poursuit également. Chaque année, en septembre, des peintres y viennent : c’est là que se tient le festival « L’art de vivre à la datcha ». Cette année, on y projettera le film français « Nuits moscovites » (1934), dont Korovine fut l’un des scénaristes.
Ainsi, Constantin Alexeïevitch peut être tranquille pour son Okhotino bien-aimé : aujourd’hui, une vie brillante et intéressante s’y poursuit.
Traduit par Catherine Tsareva.

