La vechorka

Le passé et le présent de la vechorka Sibérienne

La vechorka

Le soir du samedi, les jeunes garçons et filles d’Omsk d’aujourd’hui ne se précipitent pas vers une discothèque, mais vers une vechorka. Ils délaissent leurs gadgets et s’amusent, dansent, jouent – tout comme le faisaient leurs contemporains, il y a cent ans, dans les villages des vieux Sibériens – les Tchaldons.

Photo : Alexandre Boury

La saison des khorovods (danses en rond) en Sibérie durait peu. Pour Pâques, si elle tombait tôt, il pouvait encore y avoir du gel ; si elle tombait tard, c’était le dégel ; et en été, les gnous (moustiques et moucherons) gênaient les réjouissances. C’est pourquoi le principal divertissement des jeunes étaient les vechorki (soirées), qui avaient lieu les dimanches et jours de fête, non pas en plein air, mais dans les maisons. Et pendant les Sviatki – de Noël à l’Épiphanie – elles avaient lieu tous les jours. Pendant les carêmes, il n’y avait bien sûr pas de vechorki ; elles étaient remplacées par des posidelki, ces soirées où l’on filait et cousait en chantant.

Le passé

Danses au Centre culturel sibérien – un angle inhabituel
Danses au Centre culturel sibérien – un angle inhabituel

« Oncle Ivan, permettez-nous d’emmener Maria Ivanovna à la vechorka, nous la ramènerons après » – c’est ainsi que, dans les années 1920–1930, dans les villages du nord de la région d’Omsk, les garçons demandaient la permission d’emmener les filles à la soirée.

En général, pour les vechorki, les garçons louaient pour une soirée (jusqu’à minuit) une isba (« maison de liaison »), en payant avec du bois, du pain ou de l’argent. « Nous louons une isba. Celui qui louait, c’était souvent un pauvre. On apportait du bois ou quelque chose… Et on commençait à faire la fête… L’isba était pleine ! Disons, trois garçons ou trois filles circulent. Quand ils ont fini, ils s’embrassent. Si les garçons circulaient, ils embrassaient les filles. Les filles circulent, on leur chante. On va leur en chanter une autre. Ils tournent en rond, sans se tenir la main… Quand il le fallait, elle appelait, ils s’embrassaient. Voilà comment allait cette vechorka » – se souvient Ivan Mironovitch Soubbotine, chanteur traditionnel du village de Mikhaïlovka, district de Kolossovo.

La vechorka commence par le jeu « Le Joueur de douda »
La vechorka commence par le jeu « Le Joueur de douda »
Le jeu de baisers « Le Tonneau ». Les filles sont assises au centre du cercle. Quand la chansonnette se termine, les garçons courent les embrasser
Le jeu de baisers « Le Tonneau ». Les filles sont assises au centre du cercle. Quand la chansonnette se termine, les garçons courent les embrasser

On venait aux vechorki dans ses plus beaux habits. Les garçons apportaient des friandises pour leurs zaznoby (belles) – noix, pains d’épices, bonbons. La communication lors des vechorki obéissait largement à un rituel : les jeunes s’adressaient les uns aux autres par leur prénom et leur patronyme.

La vechorka se déroulait selon des règles précises : comme une œuvre littéraire, elle avait un début (exposition), un milieu (développement de l’action) et une fin (dénouement), avec une alternance réglée de jeux, danses et khorovods. Un maître de cérémonie élu veillait à l’ordre. On l’appelait de différentes manières : « commissaire »« brigadier »« cosaque ».

Dans beaucoup de villages, la vechorka commençait par le. Les filles chantaient :

« Et vous, voisins, mes voisins,
Prenez-vous une voisine,
Selon votre cœur, une belle jeune fille,
Asseyez-la sur vos genoux,
Embrassez-la petit à petit. »

Il n'est pas difficile d'apprendre la danse « Krakoviak »
Il n’est pas difficile d’apprendre la danse « Krakoviak »
« Doudar, doudar, qu'est-ce qui te fait mal ? »
« Doudar, doudar, qu’est-ce qui te fait mal ? »

Les « commissaires » installaient les filles sur les genoux des garçons à leur guise. S’approchant tour à tour de chaque couple, ils demandaient : « Ce voisin, cette voisine vous est-il/elle cher/chère ? » Si la réponse était positive, les voisins s’embrassaient. Mais un garçon pouvait aussi demander à changer de voisine pour une fille qui lui plaisait. Pas gratuitement, bien sûr. Par exemple, dans le village de Stanovka, celui qui n’était « pas content » de sa voisine était obligé de danser.

Lors des vechorki, les jeunes s’observaient, se choisissaient un futur compagnon de vie. Pendant la vechorka, on chantait des chansons qui permettaient aux garçons et aux filles de manifester leurs préférences. Les occasions ne manquaient pas : les jeux et les danses imposaient de changer constamment de partenaire. Refuser était mal vu. Inviter toujours la même personne était considéré comme impoli.

« Ô, le sorbier est touffu, embrasse la jeune fille sur la bouche… »
« Ô, le sorbier est touffu, embrasse la jeune fille sur la bouche… »
Que serait une vechorka sans ses musiciens ?
Que serait une vechorka sans ses musiciens ?

La « marche aux chants de vechorka » pouvait prendre différentes formes. « Les garçons tournent, les filles sont assises sur le banc. Chaque garçon prend une fille et ils marchent en couple en cercle. À la fin, ils s’embrassent devant tout le monde. Puis les garçons s’asseyent – les filles marchent et choisissent les garçons. » Ou encore : « Les garçons et les filles marchent en cercle en se tenant par la main. On choisit un garçon pour aller au centre. Il choisit une fille. Ils se placent au centre et tournent aussi – mais en sens inverse. À la fin de la chanson, ils s’embrassent. » Ceux qui étaient timides étaient encouragés par des dictons : « Ouraza, ouraza, embrasse-toi trois fois » ; « T’es capable ? – Capable. – Alors embrasse quarante fois. » On menait aussi des khorovods avec jeu, en mimant le thème de la chanson au centre du cercle. Il y avait aussi des jeux sans chansons. On jouait « À la courroie » : debout en cercle, on cachait une courroie derrière son dos – le meneur devait deviner qui la tenait. Le jeu « Aux numéros » était un jeu de réflexe : si tu ratais ton numéro, tu pouvais recevoir un coup de courroie.

La jeunesse s'initie à la tradition
La jeunesse s’initie à la tradition

Après les jeux et les khorovods de la vechorka commençaient les danses libres. On dansait sur l’accordéon ou la balalaïka, parfois accompagnés d’un tambourin, sur des airs comme « La Barynia », « La Kamarinskaïa », « La Podgornaïa », « La Tsyganotchka ». On organisait aussi au centre du cercle des joutes de danse en couple. En revanche, les danses à figures – les quadrilles – n’étaient dansées dans la région d’Omsk que par les colons biélorusses. Aussi, quand au début du XXe siècle, des colons russes, biélorusses et ukrainiens affluèrent en Sibérie, le répertoire des vechorki, fondé à l’origine sur la tradition chantée et ludique des provinces septentrionales de la Russie, se trouva enrichi de nouvelles couleurs.

Après la quadrille, on dansait la polka. Dans le district de Tarsk, on l’appelait « la folle » ; dans celui de Sedelnikovo – « la sotte » ou « polka-sotte ». Pendant la danse, tous les couples tournaient en valse à un rythme rapide, tantôt dans le sens des aiguilles d’une montre, tantôt en sens inverse : « On tournait jusqu’à en tomber, certains tombaient, on riait, c’était joyeux ! » – se souviennent les anciens.

La vechorka se terminait généralement par le jeu « À la séparation » (semblable au célèbre « Ruisseau », mais avec des poursuites). On remerciait l’accordéoniste et on rentrait chez soi en couples. On marchait lentement dans la rue, en dansotant, parfois en chantant des chastouchkas (chansonnettes) différentes à l’avant et à l’arrière de la colonne (chacun la sienne). Parfois, on faisait deux fois le tour du village entier, tant on n’avait pas envie de se séparer.

Le présent et l’avenir

Le jeu « Le Tonneau »
Le jeu « Le Tonneau »

Dans beaucoup de villages de la région d’Omsk, les vechorki ont rassemblé la jeunesse jusqu’au début de la Grande Guerre patriotique. Puis, les danses dans les clubs ruraux ont peu à peu déplacé ces soirées traditionnelles.

Mais la tradition n’a pas sombré dans l’oubli. Dès les années 1950, les professeurs et les étudiants de l’Université pédagogique d’État d’Omsk ont commencé à recueillir des informations sur les coutumes des vechorki dans la région du Priirtychye d’Omsk. Plus tard, les folkloristes ont pris le relais. Des archives considérables ont été constituées, grâce auxquelles il est devenu possible de reconstituer le déroulement des soirées festives de la jeunesse. L’ensemble folklorique d’Omsk « Sretienié » organise depuis près de trois décennies des vechorki au Centre culturel sibérien, réunissant des jeunes passionnés de folklore. Et depuis 2024, les membres du mouvement « OMSK FOLK DVIJ » ont commencé à inviter à leurs soirées des jeunes qui, jusqu’alors, n’avaient même jamais entendu parler de folklore.

Sur les vechorki d’aujourd’hui, bien des choses ont changé. Une fille peut venir en jean, et personne ne lui jettera un regard de travers. Des couples mariés peuvent aussi participer, alors qu’autrefois seuls les célibataires étaient admis.

Anastasia Martynova, responsable du mouvement et professeur au Collège de musique d’Omsk, avait découvert lors d’un festival dans la région de Iaroslavl des jeunes du groupe « Soirée de Moscou » qui organisent des vechorki dans toute la capitale. Elle s’était alors demandé : Mais pourquoi n’a-t-on pas ça à Omsk ? De retour dans sa ville natale, elle a partagé cette idée avec ses amis, tous passionnés de folklore depuis l’enfance. C’est ainsi qu’est né « OMSK FOLK DVIJ ».

Aujourd’hui, organiser une vechorka est plus complexe qu’autrefois. Dans le passé, elle faisait partie intégrante de la vie ; aujourd’hui, elle est une forme de loisir. Dans cette ville d’un million d’habitants, on invite les gens à la vechorka par les moyens modernes — d’abord par la publicité sur les réseaux sociaux. Et, bien entendu, il a fallu adapter la vechorka aux réalités du temps présent.       « Autrefois, les jeunes venaient aux vechorki pour trouver un partenaire et fonder une famille, rappelle le multi-instrumentiste Iakov Reznikov. Aujourd’hui, c’est une alternative traditionnelle à la discothèque, l’une des meilleures. L’essentiel est que la vechorka ne perde jamais son rythme et sa dynamique, car l’homme moderne, hélas, est ainsi fait : il a besoin d’être constamment stimulé, il doit toujours être intéressé. »

De belles jeunes filles
De belles jeunes filles

C’est pourquoi les prokhodki (marches chantées) aux chants lyriques ont cédé du terrain aux jeux et aux danses plus vives. « La jeunesse d’aujourd’hui affectionne particulièrement les danses simples en couple : le « Krakoviak », la « Korobotchka », le « Pad’espagne », « Svetit miessiats ». Elles comportent peu de mouvements, leurs mélodies sont belles, faciles à retenir », explique Elizaveta Batiéva, chorégraphe et professeur de chant.

Autrefois, la saison des vechorki s’ouvrait avec la Vetchorka de l’Intercession (organisée vers la mi-octobre, à l’occasion de la fête de l’Intercession de la Très Sainte Mère de Dieu, célébrée le 14 octobre. – NDLR). Aujourd’hui, le mouvement « OMSK FOLK DVIJ » suit la même tradition. Parfois, ils choisissent même un début peu conventionnel. L’année dernière, par exemple, la Vetchorka de l’Intercession a débuté par un jeu d’enfants, « Le Joueur de douda » — une manière de chauffer l’assistance avant de passer aux réjouissances plus adultes.

« Doudar, doudar, doudarichtché,
Vieux, vieux bonhomme,
On le met sous la souche, sous la souche humide… »

« Yacha » cherche « Macha »
« Yacha » cherche « Macha »

Les joueurs qui forment la ronde demandent alors : « Doudar, doudar, qu’est-ce qui te fait mal ? » — « La tête me fait mal », répond le joueur qui incarne le doudar (le musicien qui joue de la douka, une sorte de flute traditionnelle. – NDLR). Tous les joueurs portent la main à la partie « malade » et reprennent leur ronde avec la même chanson, puis reposent la même question. En réponse, le doudar peut nommer une autre partie du corps, et pas seulement la sienne — il peut désigner n’importe qui dans la ronde. Le jeu se transforme alors en une joyeuse farce.

« Nos vechorki ont une dimension éducative, explique Iakov Reznikov. Parce que des gens viennent qui ne connaissent pas le folklore. Il faut donc leur expliquer, en commençant par les jeux qui existaient autrefois dans les vechorki pour enfants, organisées séparément. »

Bien sûr, les vechorki contemporaines ne se passent pas des jeux de baisers réservés aux « adultes ». Et c’est ce que les jeunes d’aujourd’hui préfèrent par-dessus tout.

Lors des khorovods du mouvement « OMSK FOLK DVIJ », on chante souvent une chanson recueillie dans le village de Ragozino, district de Sedelnikovo, région d’Omsk :

« Petit lapin blanc, petites oreilles noires,
Le lapin sauta d’un côté, il acheta du miel et du sucre,
Il sauta de l’autre côté, là la rivière est profonde,
La rivière est profonde, la rivière est boueuse,
La rivière est boueuse, tout est couvert de sorbiers.
Ô, le sorbier est touffu, embrasse la jeune fille sur la bouche. »

Trois garçons et trois filles entrent alors dans le cercle, se placent dos à dos et, au dernier vers, se retournent. Ceux qui se retrouvent face à face s’embrassent.

Un autre jeu, « Yacha cherche Macha », est une variante de colin-maillard en cercle. « Yacha » et « Macha » s’appellent sans cesse. « Macha, où
es-tu ? » demande « Yacha ». — « Je suis ici », répond la jeune fille, échappant au garçon aux yeux bandés qui tente de l’attraper. Si « Yacha » tarde trop à réussir, le cercle se resserre.

Un jeu nommé « Le Mouchoir » est moins simple qu’il n’y paraît. Au centre du cercle, une fille danse, un mouchoir à la main. À côté d’elle, un garçon guette ce mouchoir. « Dans la tradition, rien n’est laissé au hasard, explique Iakov Reznikov avec un sourire. Les deux doivent se montrer dans leur danse. Tu dois séduire la fille par ta danse, pour qu’elle oublie le mouchoir et ne regarde que toi. Alors, tout en douceur, tu t’empares du mouchoir, sans recourir à la force. »

Quelques jeux doivent être sérieusement adaptés à la modernité, transposés dans le quotidien d’aujourd’hui, agrémentés de blagues compréhensibles par la jeunesse contemporaine. Car sans cela, les jeunes n’y comprendraient rien. D’ailleurs, comme le disent les membres du mouvement « OMSK FOLK DVIJ », « la tradition est toujours en mouvement ». Par exemple, dans le jeu en ronde « Oï, la femme n’est pas là », un mari, après de longues recherches et questions, finit par retrouver sa femme… au Conservatoire V. Chébaline d’Omsk, un lieu bien connu de tous les habitants de la ville.

Ce divertissement hors du commun a déjà séduit de nombreux citadins : à la dernière Vetchorka de l’Intercession, il y avait tellement de monde que certains couples devaient attendre sur le balcon pour laisser les autres danser, puis échanger les places. Ce détail, d’ailleurs, est typique des vechorki sibériennes d’autrefois : en Sibérie, les isbas sont généralement petites, si bien que tout le monde ne pouvait pas danser en même temps.

L’avenir

« Nous essayons de faire en sorte que chaque vechorka comporte un élément nouveau : une danse inédite, un jeu jamais vu. Nous cherchons à montrer la richesse et la diversité de notre culture. Bien entendu, nous privilégions le folklore de la région d’Omsk. Mais nous empruntons aussi certains jeux et danses à d’autres régions. Heureusement, nous avons un patrimoine accumulé, un matériau que nous pouvons alterner et réorganiser », explique Iakov Reznikov.

Une tendance claire se dessine déjà : ceux qui viennent à une vechorka une première fois reviennent généralement aux suivantes. Parce qu’ici, tu n’es pas spectateur, mais acteur de ce qui se passe.

Ce n’est pas un hasard si les organisateurs ne portent pas de costumes traditionnels lors des vechorki. L’expérience a montré que cette démarche créait une distance entre les animateurs et les invités. Les folkloristes cherchent plutôt à introduire un élément fédérateur. Par exemple, ils se mettent d’accord pour que chacun porte dans sa tenue du rouge, du blanc, du noir et du vert. Ainsi, dans un monde orienté vers un individualisme érigé en absolu, une certaine communauté émerge.

D’ailleurs, la participation aux vechorki change beaucoup les jeunes. « Ils font connaissance, ils deviennent amis et ils se fréquentent non seulement lors de nos rencontres. Et bien sûr, ils découvrent leur culture d’origine, ils veulent l’approfondir. Ils demandent les paroles des chants de vechorka, certains demandent même un message vocal pour apprendre la mélodie », raconte Anastasia Martynova. Et puis, un jour, ce jeune homme ou cette jeune fille s’approche de sa grand-mère et lui demande : « Raconte-nous ce que vous chantiez quand tu étais jeune ? » Et elle se met à se souvenir…

D’ailleurs, le mouvement « OMSK FOLK DVIJ » ne se limite pas aux vechorki. Ses membres organisent des ateliers de balalaïka, d’impression sur tissu, de danses en couple, des cours de chant… Car le folklore est par essence un art total. On ne peut pas seulement chanter, seulement danser ou seulement faire du travail manuel. Tout est lié, tout se complète.

Le mouvement « OMSK FOLK DVIJ » a encore de nombreux projets passionnants devant lui. « Notre équipe est animée par un immense amour du folklore et par la volonté que le plus grand nombre de jeunes puissent entrer en contact avec leur tradition. Même si une personne ne vient qu’à un seul atelier ou à une seule vechorka, c’est déjà très bien. Même un simple effleurement de son code culturel est déjà une victoire, constate Anastasia Martynova. Dans le monde d’aujourd’hui, tout cela est nécessaire pour ne pas oublier ses racines, pour se rappeler qui l’on est et qui étaient ses ancêtres. Car sans cette mémoire, nous n’avons pas d’avenir. ».

Traduit par Catherine Tsareva

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