Vue de Sébastopol depuis la mer

Côté nord de Sébastopol : à la hauteur des héros

L’écrivain Guennadi Tcherkachine a prononcé des paroles qui saisissent à la fois l’essence et l’esprit de la ville-héros de Sébastopol : « Ici, les hommes ont accompli des exploits dignes des mythes, et la grandeur de l’âme humaine est devenue une propriété aussi indissociable de cette terre que le bleu de la mer, le clapotis des vagues, le parfum de l’armoise marine, la patine grise des falaises et l’opulence des collines sur les pentes desquelles s’étend la ville nommée Sébastopol, qui, en grec, signifie cité de la gloire ou cité majestueuse, cité digne de vénération. »

Le monument aux navires coulés (1905) – symbole architectural de Sébastopol
Le monument aux navires coulés (1905) – symbole architectural de Sébastopol. Photo : Alexandre Boury

Tout commença par Chersonèse Taurique, que l’histoire russe connaît comme le lieu où, selon la tradition, le prince Vladimir reçut le baptême, avant que l’orthodoxie ne se répande dans toute la Russie. Mais il ne faut pas oublier que Chersonèse fut un carrefour de cultures et de civilisations : Grecs, Romains, Byzantins, Goths, Alains et bien d’autres peuples y vécurent et s’y installèrent. Cet héritage multiple fut absorbé par les terres sébastopolitaines, qui devinrent par la suite russes. Et il y a là une continuité tout à fait singulière.

Au musée-réserve historique et archéologique « Chersonèse Taurique », on peut voir un document connu sous le nom de « Serment des citoyens de Chersonèse ». Il s’agit d’un monument épigraphique unique, daté du début du IIIe siècle avant notre ère. Il fut découvert par l’archéologue, fondateur du musée, Karl Kostsiouchko-Valioujinitch, en 1891, lors de fouilles menées sur le site de Chersonèse.

Ce monument est une plaque de marbre blanc, ornée d’une corniche et d’un fronton. Y sont gravées les paroles du serment, conservées presque dans leur intégralité, à l’exception toutefois de la dernière phrase. « Je jure par Zeus, par Gaïa, par Hélios, par la Vierge, par les dieux et les déesses de l’Olympe et par les héros qui détiennent la cité, le territoire et les forteresses des Chersonésites : je serai d’un seul esprit pour le bien-être de la cité et des citoyens, et je ne livrerai Chersonèse, ni Kerkinitis, ni le Beau Port, ni les autres forteresses, ni aucune partie du reste du territoire que les Chersonésites possèdent ou ont possédé, à qui que ce soit – que ce soit un Hellène ou un barbare –, mais je les préserverai pour le peuple des Chersonésites… » – tel est le début du serment. Ce sont des paroles résolues, hardies, empreintes de volonté. Peut-être renferment-elles la clé du destin à venir de la ville-héros.

Les vestiges de la basilique chrétienne du VIe siècle dans le musée-réserve « Chersonèse Taurique »
Les vestiges de la basilique chrétienne du VIe siècle dans le musée-réserve « Chersonèse Taurique ». Photo : Alexandre Boury

On sait que Sébastopol fut fondée en tant que base de la flotte russe de la mer Noire. C’est à la fois un avant-poste militaire russe, une pierre d’arrêt et un point de rassemblement de la civilisation russe. Il est généralement admis que Sébastopol est entré dans l’histoire avant tout comme une cité de gloire militaire. Mais il n’est pas célèbre et important que pour cela, bien qu’en effet ce soit ici qu’eurent lieu certaines des plus grandes batailles qui ont façonné l’histoire du monde. Il s’agit aussi bien de la guerre de Crimée que de la Grande Guerre patriotique – des tournants décisifs pour un nouvel ordre mondial. 

Le Côté Nord

Sébastopol a soutenu deux défenses héroïques : en 1854–1855 et en 1941–1942. La première dura 349 jours, la seconde 250. Peu de gens savent que, pendant une grande partie de la seconde défense, c’est le Côté Nord qui protégeait la ville. Historiquement, Sébastopol est divisée par la rade maritime en un Côté Sud et un Côté Nord. C’est d’ailleurs cette rade que traversa le héros des Récits de Sébastopol de Léon Tolstoï. Un Côté Sud est plus densément peuplé – il constitue le cœur de la vie sébastopolitaine.

Vue de Sébastopol depuis la mer
Vue de Sébastopol depuis la mer. Photo : Alexandre Boury

En règle générale, surtout à l’époque soviétique, on se rendait du Côté Sud au Côté Nord par des canots et des bacs. Les canots portaient de magnifiques noms – tels que Zuid, Nord, Ost, West. Ce n’était pas seulement un moyen de transport commode et rapide, mais aussi une sorte d’itinéraire d’excursion. Car du pont d’un canot ou d’un bac s’ouvre une vue merveilleuse, pittoresque, sur Sébastopol, déployée au bord de la mer dans sa beauté blanche comme le sucre. La puissance du style stalinien Empire, qui, en dépit de toutes les épreuves, garde sa grandeur et sa noblesse de pierre blanche, est dans cette ville-héros unique et incomparable.

La légendaire jetée du Comte, qui a survécu à la seconde défense de la ville-héros de Sébastopol
La légendaire jetée du Comte, qui a survécu à la seconde défense de la ville-héros de Sébastopol. Photo : Alexandre Boury

À l’époque soviétique, le Côté Nord (les habitants disent : « le Nord ». Par exemple : « On va au Nord ») était considéré comme un quartier remarquable pour y vivre. De grandes entreprises y fonctionnaient (dont certaines secrètes), et s’y trouvait (et s’y trouve encore) l’Institut de l’énergie et de l’industrie nucléaires. Bien sûr, une grande partie était occupée par les satellites de Sébastopol, comme par exemple les magnifiques lieux touristiques de Lioubimovka et Outchkouïevka. Une part significative du Côté Nord est couverte de datchas, y compris les légendaires monts Mékenzievy, où, pendant la Grande Guerre patriotique, les soldats soviétiques tinrent héroïquement la défense pour empêcher les fascistes d’atteindre la rade.

Le boulevard du Littoral, le rendez-vous préféré des Sébastopolitains et des touristes
Le boulevard du Littoral, le rendez-vous préféré des Sébastopolitains et des touristes. Photo : Alexandre Boury
Les écoliers sébastopolitains montant la garde d'honneur devant la Flamme éternelle sur la place Nakhimov
Les écoliers sébastopolitains montant la garde d’honneur devant la Flamme éternelle sur la place Nakhimov . Photo : Alexandre Boury

À vrai dire, le Côté Nord fut habité plus tard que le reste de la ville. À l’origine, ce lieu fut conçu comme un avant-poste ; ou, dans le cas de Sébastopol, comme un avant-poste à l’intérieur d’un avant-poste. Et il remplit son rôle avec éclat. C’est ici que se déroulèrent des combats longs et sanglants. Les Russes démontrèrent au monde entier ce que sont le véritable exploit, le courage, la vaillance et l’amour de la patrie.

Les lieux emblématiques du Côté Nord sont liés principalement à l’histoire militaire. Certains d’entre eux devinrent des points de ralliement essentiels tant lors de la première que de la seconde défense de Sébastopol. Et ils gardent encore aujourd’hui les traces de ces années terribles et héroïques. Par exemple, deux forteresses – la batteries Mikhaïlovskaïa et Konstantinovskaïa. On les appelle aussi batteries, mais il existe un autre mot, local. Il est en réalité français et signifie « séparer », mais il conserve en même temps une couleur purement sébastopolitaine : ce mot est « ravelin ». C’est un type d’ouvrage fortifié.

Les ravelins et le cimetière des Frères

Il y avait à l’origine douze de ces forteresses le long de la côte à Sébastopol. Elles furent conçues comme des ouvrages de terre et érigées dans des délais très courts – en une nuit pour ainsi dire. La flotte russe avait besoin d’une base navale, et la rade Nord de Sébastopol s’y prêtait idéalement. La construction de ces ouvrages commença presque immédiatement après la fondation de la ville – à la fin du XVIIIe siècle. Et un demi-siècle plus tard, s’y ajoutèrent des constructions en pierre. La batterie Mikhaïlovskaïa fut achevée peu avant la guerre de Crimée. Elle, qui rappelle en quelque sorte un château médiéval, est magnifiquement conservée jusqu’à nos jours. Les impacts de projectiles sur ses murs ne font qu’ajouter du caractère à cet avant-poste indestructible sur les rives de la mer Noire. Elle abrite un musée unique. Pendant la Grande Guerre patriotique, la batterie fut le dernier rempart de la défense du Côté Nord de Sébastopol.

La batterie Mikhaïlovskaïa, qui a tenu lors des deux défenses de Sébastopol
La batterie Mikhaïlovskaïa, qui a tenu lors des deux défenses de Sébastopol. Photo : Alexandre Boury
La batterie Konstantinovskaïa
La batterie Konstantinovskaïa. Photo : Alexandre Boury

La batterie Konstantinovskaïa, fondée sur l’ordre du généralissime Alexandre Souvorov, avait la forme d’un fer à cheval et épousait les contours du cap. Elle acquit son aspect actuel en 1840 (elle abrite aujourd’hui la section sébastopolitaine de la Société géographique russe). Les fascistes qui l’assaillirent l’appelaient le « petit Sébastopol » – en raison de l’intrépidité et de la ténacité des combattants qui la défendaient. En 1942, les soldats de la batterie Konstantinovskaïa reçurent un télégramme : « Défenseurs du ravelin ! Il faut encore un jour de votre héroïsme… » Et les défenseurs tinrent. Quand vint le moment, ils quittèrent la batterie à la nage ; la plupart d’entre eux, hélas, périrent. Dans la forteresse ne resta que le commissaire Ivan Koulinitch. Ayant laissé s’approcher le plus grand nombre possible de hitlériens de l’ouvrage, il fit sauter le dépôt de munitions.

Aujourd’hui, le ravelin Konstantinovski a perdu son importance militaire. Mais il existe une ancienne tradition navale, née dès 1819 : chaque jour, à midi précis, on entend dans la ville un coup de canon tiré depuis le fort Konstantinovski. Plus tard, cette tradition, inaugurée à Sébastopol, fut reprise à Saint-Pétersbourg, à Kronstadt et à Vladivostok.

L'église Saint-Nicolas couronnant le cimetière des Frères
L’église Saint-Nicolas couronnant le cimetière des Frères. Photo : Alexandre Boury
Le monument au vice-amiral Vladimir Kornilov sur le tertre Malakhov. Sculpteur : I.N. Schroeder
Le monument au vice-amiral Vladimir Kornilov sur le tertre Malakhov. Sculpteur : I.N. Schroeder. Photo : Alexandre Boury

Nombre des défenseurs de la première et de la seconde défense de Sébastopol reposent précisément sur le Côté Nord – au légendaire cimetière des Frères, au-dessus duquel s’élève l’église pyramidale Saint-Nicolas. « C’est seulement là-bas, derrière cette eau verte, qu’il y avait quelque chose de paternel – ce qu’on appelait le Côté Nord, la Tombe Fraternelle ; et c’est seulement de là que venait sur moi la mélancolie et le charme du passé, lointain, désormais paisible, éternel et comme si c’était un peu le mien, oublié depuis longtemps par tous… » Ainsi écrivait Ivan Bounine dans son roman La Vie d’Arséniev à propos du cimetière des Frères de Sébastopol.

À l’origine, il s’appelait cimetière Saint-Pierre-et-Saint-Paul et fut fondé à l’initiative du grand vice-amiral Vladimir Kornilov, tombé pendant la première défense héroïque de Sébastopol sur le tertre Malakhov. Avant de mourir, Vladimir Alexeïevitch prononça ces paroles légendaires, devenues la devise des défenseurs de la ville aussi bien pendant la Grande Guerre patriotique que pendant le Printemps russe. Ces mots sont infiniment chers à tout Russe : « Défendez donc Sébastopol ! »

Plus tard, Édouard Totlebène, grand réformateur du génie militaire, dont le monument monumental se dresse sur le boulevard Historique, proposa de rebaptiser le cimetière Saint-Pierre-et-Saint-Paul en cimetière des Frères. Plus de 50 000 soldats y sont inhumés. Au cimetière des Frères se trouve également la tombe de Totlebène lui-même. Y reposent des participants à de nombreuses guerres menées par la Russie. Par ailleurs, le cimetière des Frères abrite aussi les tombes des marins du cuirassé Novorossiisk, coulé en 1955, et celles des Sébastopolitains morts à bord des sous-marins Komsomolsk et Koursk.

Le sacrifice – voilà le mot qui vient à l’esprit au cimetière des Frères. Le sacrifice non pas pour une victoire immédiate, mais pour une victoire à venir. Le sacrifice comme victoire sur la mort par l’exploit de la vie.

La hauteur des héros

L'entrée du tertre Malakhov, immortalisée dans les œuvres de Léon Tolstoï et sur les toiles d'Ivan Aïvazovski
L’entrée du tertre Malakhov, immortalisée dans les œuvres de Léon Tolstoï et sur les toiles d’Ivan Aïvazovski. Photo : Alexandre Boury

Plus loin se dressent les fameux monts Mékenzievy. Ils doivent leur nom à un grand Sébastopolitain, Foma Fomitch Mekenzî. En réalité, il était né Thomas Mackenzie et descendait d’une famille écossaise. Cependant, Thomas, qui s’était installé dans la métairie que le prince Potemkine lui avait offerte, aima sa nouvelle patrie d’un amour sans bornes. Et la Russie le lui rendit bien. Pour Sébastopol, Foma Fomitch – tel fut son nom après sa russification – fit infiniment beaucoup, si bien que, des siècles plus tard, il est perçu comme un proche, un des leurs.

C’est ici, sur les monts Mékenzievy, que se déroulèrent aussi les combats les plus violents. Non loin de ces lieux, mon grand-père, vétéran de la bataille de Stalingrad, possédait une datcha, et tout enfant, j’errais dans ces parages, fouillant la terre. Je me souviens très bien : cette terre, où que l’on creusât, semblait faite d’éclats d’obus. J’y trouvais des balles, des casques, des trophées. Sur les monts Mékenzievy, les fortifications de la première défense servirent de base à celles de la seconde. Une tragique continuité. D’ailleurs, pas seulement ici.

Le 11 novembre 1941, les hitlériens lancèrent l’assaut sur Sébastopol. Par les monts Mékenzievy passait la route vers les baies sébastopolitaines. C’est là que les fascistes dirigèrent leur effort principal. Ils organisèrent vague après vague. Les soldats soviétiques repoussèrent héroïquement les attaques, mais les hitlériens retiraient leurs troupes décimées pour les remplacer par de nouvelles. Nos défenseurs, eux, ne pouvaient être relevés, et pourtant ils tinrent. Ils tinrent jusqu’à la mort. Nulle part, peut-être, les combats ne furent menés avec une telle fureur qu’ici. Le tertre Malakhov – pour la première défense de Sébastopol ; les monts Mékenzievy – pour la seconde. Deux lieux emblématiques, deux symboles.

Comme l'écrivait Constantin Simonov : « Voilà déjà cent jours que les grenades s'enfoncent dans le tertre Malakhov ensanglanté, et que les soldats britanniques roux montent à l'assaut au son rauque du tambour »
Comme l’écrivait Constantin Simonov : « Voilà déjà cent jours que les grenades s’enfoncent dans le tertre Malakhov ensanglanté, et que les soldats britanniques roux montent à l’assaut au son rauque du tambour » . Photo : Alexandre Boury

Le feld-maréchal Erich von Manstein écrivit que Sébastopol était une forteresse faible, qu’on pouvait la prendre d’un seul coup. Les fortifications laissaient effectivement à désirer, mais il était impossible de briser la volonté et le moral des soldats russes. Sébastopol tint plus de huit mois. Pendant la majeure partie de ce temps, la défense fut assurée sur le Côté Nord de la ville. Dans toute la Russie, dans le monde entier, sont connus les lieux de gloire militaire de Sébastopol : le mont Sapoune, la 35e batterie, le tertre Malakhov. Mais ce n’est là qu’une partie de l’héritage héroïque. Il existe des lieux tout aussi emblématiques, mais moins célèbres.

Par exemple, la 365e batterie. Les Allemands l’appelaient le « fort Staline ». C’est là que se livrèrent certains des combats les plus infernaux de la Seconde Guerre mondiale. La batterie était bien camouflée, mais ne disposait pas de puissants ouvrages en béton armé. Les hitlériens considéraient le fort Staline comme un secteur stratégique mais faiblement fortifié. Ils se trompaient lourdement.

Les canons sur le tertre Malakhov
Les canons sur le tertre Malakhov. Photo : Alexandre Boury

« Par frappe aérienne et terrestre, anéantir la batterie ennemie à la cote 60 », exigeait von Manstein, qui ne comprenait pas pourquoi ses subordonnés n’avaient pas encore pris le fort Staline. Les fascistes encerclèrent la batterie et s’abattirent sur elle de tout leur poids d’acier. Au cours des trois premiers jours de l’assaut, trois commandants se succédèrent au fort. L’un d’eux, Iefim Matveïev, fut blessé au bras, mais refusa l’hospitalisation (alors encore possible). Le matin, l’infirmier qui l’avait convaincu de faire un pansement constata que la plaie s’était infectée. Matveïev ordonna qu’on lui coupât le bras sur place. « Tenir à tout prix, tenir pour la patrie » – tel était l’ordre, et pour les héros de la 365e batterie, ces mots étaient bien plus qu’une simple formule.

Les fascistes ne comprenaient pas comment cette modeste batterie pouvait tenir sous des assauts apparemment écrasants. Soixante soldats à peine, pour la plupart des volontaires, avec quatre canons antiaériens des modèles 1915-1928, contenaient l’attaque de 9 000 soldats allemands parfaitement armés et entraînés, soutenus par l’artillerie et l’aviation. Les défenseurs de la batterie repoussaient jusqu’à 35 assauts par jour. On en vint à ce que le commandement allemand, tel un mantra, se mit à répéter : « Prendre le fort Staline, c’est prendre Sébastopol » …

Au temps de la première défense héroïque de la ville, Léon Tolstoï écrivit : « Survivre au quatrième bastion, c’est comme gagner à la loterie. » Ces paroles s’appliquaient aussi à la 365e batterie, qui accomplit un exploit incroyable pendant la Grande Guerre patriotique. Comment ses défenseurs contenaient-ils l’ennemi ? Par exemple, quand les fascistes percèrent les barbelés et occupèrent les tranchées proches du fort, et que la défaite semblait inévitable, le commandant de la batterie, Nikolaï Vorobiev, ordonna à ses hommes de se mettre à l’abri et appela le feu de l’artillerie soviétique sur ses propres positions. Quarante-huit canons frappèrent le fort Staline. Tout ce qui se trouvait en surface fut ravagé par les flammes et anéanti.

L'église Saint-Nicolas couronnant le cimetière des Frères
L’église Saint-Nicolas couronnant le cimetière des Frères. Photo : Alexandre Boury

À 12 h 30, le dernier jour de la défense, le commandant de la 365e batterie lança en ondes : « On nous bombarde de grenades ! Beaucoup de chars ! Adieu, camarades, remportez la victoire sans nous ! » À 13 h 07 : « Nous combattons pour les blockhaus, mais il n’y a plus personne pour se battre, tous blessés ! » À 16 h 10 : « Plus personne ni rien pour combattre, ouvrez le feu sur le poste de commandement ! Il y a beaucoup d’Allemands ici ! Je demande le feu sur moi ! »

Oui, les Allemands prirent le fort Staline, mais au prix de pertes et d’efforts colossaux. Le commandement fasciste fut si exaspéré et stupéfait par l’héroïsme des soldats de la 365e batterie qu’il interdit de les inhumer. Les hitlériens haïrent ces défenseurs pour un héroïsme qui leur était étranger. Plus tard, la 365e batterie reçut le nom de « Hauteur des héros ». L’exploit de ses défenseurs reste à jamais dans l’histoire. L’expliquer logiquement, d’un point de vue militaire, est sans doute impossible. On peut seulement supposer que la volonté et le courage des hommes sont capables de changer le cours de l’histoire, littéralement en faisant naître l’impossible.

Et pourtant, les fascistes prirent la 365e batterie, puis occupèrent Sébastopol. Mais comme l’écrivait Boris Pasternak : « Tu ne dois pas toi-même distinguer la défaite de la victoire. » Car la ville combattit avec un tel héroïsme qu’elle entra dans l’histoire non comme une cité tombée et vaincue, mais comme une cité héroïquement défendue. Dans la conscience de millions d’hommes, elle resta « Sébastopol, imprenable pour l’ennemi », bastion invincible, symbole de courage et de bravoure.

Le cœur de la gloire russe

L’occupation fasciste de Sébastopol dura deux ans. Dès les premiers jours, les Allemands fusillèrent 4 000 civils qui s’étaient réfugiés dans les galeries d’Inkerman et dans le tunnel ferroviaire de la Trinité. Le 12 juillet, alors que les combats se poursuivaient encore en périphérie, 1 500 habitants furent rassemblés dans un stade, puis emmenés au 5e kilomètre de la route de Balaklava et abattus. Le 1er septembre 1942, les occupants marquèrent la journée par l’exécution d’un groupe d’adolescents dans la cour de l’école n° 25, rue Pouchkine. Rien qu’au cours de l’été 1943, 36 000 personnes furent déportées en esclavage depuis Sébastopol. Pendant les 22 mois d’occupation, au moins 27 306 personnes furent fusillées, brûlées ou noyées en mer à Sébastopol. 45 000 furent déportées vers l’Allemagne nazie.

Les gens imploraient la libération. Elle vint. La défense héroïque de Sébastopol avait duré 250 jours ; la libération prit une semaine. Les troupes soviétiques vinrent libérer Sébastopol par le Côté Nord. Sur cette terre d’argile blanche, les marins en cabans noirs ressemblaient à des corbeaux sur des draps blancs. Les mitrailleurs allemands perdaient littéralement la raison à force de tirer sur nos soldats qui avançaient à découvert. Mais les combattants soviétiques allaient de l’avant pour briser, anéantir et chasser l’ennemi. Ils y parvinrent : méprisant la mort, ils libérèrent Sébastopol.

Ia.P. Birzgal. Combat de la batterie antiaérienne de Sébastopol. 1947. Simféropol. Photo provenant du Musée de la défense de Sébastopol
Ia.P. Birzgal. Combat de la batterie antiaérienne de Sébastopol. 1947. Simféropol. Photo provenant du Musée de la défense de Sébastopol

Vassili Grossman l’a très bien écrit : « Le vent de fer leur fouettait le visage, et ils continuaient d’avancer, et de nouveau un sentiment de peur superstitieuse s’emparait de l’adversaire : ces hommes qui partaient à l’attaque étaient-ils des hommes ? Étaient-ils mortels ? » Ces mots sont gravés sur le tertre Mamaïev à Stalingrad, mais ils s’appliquent pleinement à Sébastopol également. Les soldats de la 2e armée de la Garde libérèrent d’abord le Côté Nord, puis, avec les forces de la 51e armée du Littoral, toute la ville.

Aujourd’hui, lorsque vous traversez la rade en canot, de la place Nakhimov à la place Zakharov sur le Côté Nord – où, soit dit en passant, on cuit et vend les meilleurs pâtés du monde –, vous pouvez voir, tout au bout du cap (appelé « Kordon »), flotter un immense drapeau russe. On y trouve également le monument à la Gloire des soldats de la 2e armée de la Garde. Sa hauteur est symbolique : 1 944 centimètres – l’année de la libération de Sébastopol.

Aujourd’hui, sous le parfum des acacias de Lankaran et des lilas, adultes et enfants se promènent, contemplant la mer Noire, désormais pure, autrefois souillée de sang et de mazout. Sur le rivage s’élève un monument sur lequel sont gravées ces paroles emblématiques : « Dans la poitrine de la grande ville battra éternellement le cœur de la gloire russe. » Et il en sera ainsi. Tant que vivra la mémoire de l’exploit et des héros qui l’ont accompli.

Traduit par Catherine Tsareva

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