Ossip Mandelstam. 1934

« Le siècle, bête féroce, se jette sur mes épaules»

Ossip Mandelstam. 1934
Ossip Mandelstam. 1934. Photo fournie par N. Zolotariova

Rien n’échappe à la curiosité des chercheurs. Pas même les mots d’un poète. Ils ont compté, recompté : dans l’œuvre d’Ossip Mandelstam, après « terre », « air », « espace », viennent en tête « temps » et « siècle ». Coïncidence ? Non. Le poète vivait en dialogue permanent avec son époque – un dialogue de combat. Il « soulevait les paupières douloureuses du siècle », et le siècle, en retour, se ruait sur lui, l’étreignait à l’étouffer. Mandelstam a perdu la bataille. Mais l’éternité, silencieuse, a rendu à chacun ce qui lui revenait.

Le poète naît en janvier 1891, une année peu sûre, comme il l’écrit lui-même. Pourquoi peu sûre ? Parce que la naissance d’un poète, comme celle d’une étoile, est toujours un défi, toujours une rupture avec l’ordre établi des choses ? Oui, c’est aussi cela. Mais pas seulement. Mandelstam donne cette caractérisation du temps de sa venue au monde en 1937, alors que le cercle de sa vie est presque bouclé, quand toutes les causes et les effets sont devenus clairs – et pas seulement dans les limites d’une simple biographie. Cette biographie coïncide avec un cycle historique précis, qui a commencé justement à la charnière des siècles et atteint son paroxysme à la fin des années 1930. Mandelstam, qui sentait le temps avec une acuité rare, se déplaçait avec légèreté du présent vers l’Antiquité et se tournait avec effroi vers l’avenir. Il ne pouvait ni ignorer ni ne pas comprendre les limites de ce cycle.

Les sombres années 1890

Le poète Ossip Mandelstam
Le poète Ossip Mandelstam. RIA Novosti

Donc, il naît en janvier 1891 à Varsovie, dans une famille juive. Son père, Émile Veniaminovitch, est gantier, marchand de la première guilde, mais il n’a pas l’âme d’un commerçant. Ses véritables intérêts sont la littérature européenne et la philosophie allemande. Sa mère, Flora Ossipovna, est pianiste et professeure de musique. Livres, concerts, théâtres, voyages à Riga, Vyborg, Saint-Pétersbourg – voilà le cadre des premières années du futur poète.

En 1897, la famille déménage à Saint-Pétersbourg. Le père cherche à placer ses fils dans l’une des meilleures écoles les plus progressistes du pays – l’école Tenichev. Tout semble fait pour vivre heureux et insouciant : jeunesse, légèreté, liberté. Pourtant, même enfant, le poète voit et sent mûrir quelque chose comme un abcès. « Je me souviens bien des sombres années de la Russie, écrira plus tard Mandelstam dans Le Bruit du temps, les années 1890, leur lent effondrement, leur calme maladif, leur profond provincialisme – un paisible marigot : le dernier refuge du siècle qui se meurt. »

Ses pressentiments ne le trompent pas. L’explosion survient quand Ossip a 14 ans : c’est la première révolution russe. L’adolescent tourmenté ne peut qu’y être pris. Il tente de s’engager chez les socialistes-révolutionnaires (SR), mais on lui explique que la politique est une affaire d’adultes. Dès qu’Ossip termine l’école, ses parents l’envoient à Paris, à la Sorbonne – pour l’éloigner du danger. Se plongeant dans Baudelaire et Verlaine, le poète s’éloigne des tourments de la vie russe. Viendront ensuite les études à l’université de Heidelberg et les voyages à travers l’Europe.

Les heureuses années 1910

De droite à gauche : Anna Akhmatova, Ossip Mandelstam, Maria Petrovykh, Émile Mandelstam (père du poète), Nadejda Mandelstam (épouse du poète), Alexandre Mandelstam (frère du poète). Moscou, 1933–1934
De droite à gauche : Anna Akhmatova, Ossip Mandelstam, Maria Petrovykh, Émile Mandelstam (père du poète), Nadejda Mandelstam (épouse du poète), Alexandre Mandelstam (frère du poète). Moscou, 1933–1934. Collections du Musée national de la littérature de l’URSS. RIA Novosti

Rentré à Pétersbourg en 1911, Mandelstam entre à l’université et se jette dans la vie littéraire de la capitale. Il rencontre les poètes Gueorgui Ivanov et Nikolaï Goumilev, puis devient un familier des réunions de la « Tour » de Viatcheslav Ivanov. C’est là qu’il croise Blok et Akhmatova. Cette dernière se souviendra : « Il était alors un garçon mince, un brin de muguet à la boutonnière, la tête haute, les yeux ardents, et des cils longs comme la moitié d’une joue. » Plus tard, ils se retrouveront dans les rédactions, chez des amis, aux « vendredis » du Giperborée chez Lozinski, ou au cabaret du Chien errant

D’emblée, ses pairs le reconnaissent comme l’un des leurs. En 1912, il rejoint l’« Atelier des poètes », fondé par Goumilev et Gorodetski. L’année suivante paraît son premier recueil. La Pierre – vingt-trois poèmes de jeunesse – est publié à compte d’auteur, mais le livre ne sombre pas dans l’oubli : il s’installe durablement dans le cœur des générations futures. Qui ne se souvient pas, en plein hiver : « Dans les forêts, les sapins de Noël brillent d’un or de faux saumon » ? Des vers lumineux, magnifiques.

Tableau de M. Minaïev « Ossip Mandelstam » à l’exposition « À la mémoire des victimes du stalinisme »
Tableau de M. Minaïev « Ossip Mandelstam » à l’exposition « À la mémoire des victimes du stalinisme ». RIA Novosti

La vie de Mandelstam est alors tout aussi lumineuse, tout aussi joyeuse. La première moitié des années 1910 est son âge d’or. Le seul, peut-être, où le vrai Mandelstam ne fut pas étranger à lui-même. Ce bonheur sera bref.

La Première Guerre mondiale éclate. D’un côté, elle rend le temps dense, fulgurant, élastique ; elle ouvre des abîmes métaphysiques si vastes qu’un poète n’aurait même pu les rêver. De l’autre, l’homme reste un homme : la démesure le terrifie, elle pulvérise le quotidien bien ordonné. Or le poète tient à son quotidien.

L’élément submerge Mandelstam. Il veut d’abord partir au front, ne serait-ce que dans les services de santé. Il travaille ensuite pour l’Union panrusse des villes – organisation qui se consacre aux blessés, aux réfugiés, aux prisonniers de guerre. Il écrit, bien sûr. Il cherche à comprendre le chaos par le croisement et la superposition des temps. Le célèbre « Insomnie. Homère. Voiles tendues » date de 1915. La légende est connue : séjournant à Koktebel chez Maxime Volochine, le poète aperçoit sur la plage un fragment de bateau antique… et se transporte dans l’Antiquité qu’il chérissait tant. Fuyait-il le présent abominable, la folie du monde ? Non. Ce n’est pas une évasion hors du réel : c’est une confrontation, face à face.

Son regard sur l’époque reste pourtant contradictoire. D’un côté, la défense de la culture, de l’histoire même de la civilisation, lui paraît impérative. De l’autre, il exècre les combinaisons politiques, les intérêts géopolitiques, l’appât du gain chez les alliés. Et si l’on revient à Homère, il y a un troisième versant : le conflit entre l’histoire et l’individu, entre le destin et l’intime.

Le poète lui-même se laisse emporter par le tourbillon des sentiments. En 1915, il rencontre Marina Tsvetaïeva en Crimée ; l’année suivante, ils se rapprochent. Mandelstam vient la voir à Moscou, depuis Pétrograd. Mais ni la distance, ni ce temps où le monde lui-même se disloque ne peuvent consolider cette amitié. Leur brève histoire fut, d’un bout à l’autre, une histoire de séparation.

La rupture de l’époque

Inauguration du monument à Ossip et Nadejda Mandelstam
Inauguration du monument à Ossip et Nadejda Mandelstam (« Monument de l’amour ») dans la cour de l’Université d’État de Saint-Pétersbourg. Alexeï Danitchev / RIA Novosti

Février 1917 : pour beaucoup, ce fut une bouffée d’air frais. Ossip Mandelstam en ressentit lui aussi l’enthousiasme. Le changement était nécessaire – on l’attendait depuis si longtemps. Mais la déception du poète fut rapide. Il apparut que l’événement n’était pas le début d’une vie nouvelle, mais l’agonie de l’ancienne. Très vite, Février donna naissance à Octobre, puis vint la « grande année crépusculaire ». Ce n’était plus une lente descente dans le marécage, mais une dégringolade vertigineuse sur l’escalier de Lamarck – vers « les mitrailleurs au front bas », vers « le joug de la violence et de la haine ».

Il fallait pourtant bien vivre et travailler dans ce chaos. Mandelstam entra d’abord au service du Bureau de la presse de la Commission centrale pour le désengorgement et l’évacuation de Pétrograd, puis à la section de la réforme de l’enseignement supérieur du Commissariat du peuple à l’éducation (Narkompros). À l’été 1918, il suivit le Narkompros à Moscou.

Par instinct de survie, Mandelstam se tint à l’écart des hautes autorités. Son épouse, Nadejda Iakovlevna, le racontera plus tard. « À son arrivée à Moscou, il dut passer quelques jours au Kremlin chez Gorbounov, écrira-t-elle. Un matin, à la cantine, un serveur – ancien serviteur du palais passé au service du gouvernement révolutionnaire, sans rien perdre de ses manières obséquieuses – annonça à O.M. que Trotski lui-même allait bientôt “prendre son café”. O.M. attrapa son manteau et s’enfuit, renonçant à son seul repas possible dans cette ville affamée. » Même chose avec Tchitcherine, le commissaire du peuple aux affaires étrangères. Mandelstam fut convoqué pour discuter d’un travail au Commissariat. Tchitcherine le reçut en personne, lui proposa de rédiger un texte de télégramme gouvernemental en français, puis le laissa seul. Et Mandelstam s’enfuit immédiatement. Il expliqua plus tard à sa femme que si un petit fonctionnaire lui avait parlé, il serait resté et aurait accepté le poste. Mais il fuit : « des gens revêtus de l’autorité, il vaut mieux s’en tenir à distance ». Il sentait tout, comprenait tout.

Départ de Benedict Livchits pour l’armée. De gauche à droite : Ossip Mandelstam, Korneï Tchoukovski, Benedict Livchits et Iouri Annenkov. 1914
Départ de Benedict Livchits pour l’armée. De gauche à droite : Ossip Mandelstam, Korneï Tchoukovski, Benedict Livchits et Iouri Annenkov. 1914. Photo fournie par N. Zolotariova

Mais il ne pouvait pas non plus renoncer à être lui-même. Quand la coupe était pleine, l’instinct de survie ne suffisait plus. L’histoire avec Bloumkine en dit long. Nadejda Mandelstam écrivit que cet épisode avait été abondamment réécrit par Gueorgui Ivanov ; en réalité, tout était moins spectaculaire : le poète n’avait ni arraché ni déchiré d’ordre d’exécution des mains du tchékiste. Pourtant, Mandelstam déclara à Bloumkine qui brandissait un pistolet qu’il ne tolérerait pas qu’il commette des violences arbitraires. Sur ces mots, il se rendit chez Larissa Reisner (écrivaine, poétesse, membre du Parti communiste depuis 1918, vétérane de la guerre civile), puis l’accompagna chez Dzerjinski, qui lui promit de régler l’affaire. Bloumkine menaça de se venger. Mandelstam prit ses précautions et partit pour Pétrograd, puis pour Kharkov et Kiev. Commença alors l’errance du poète.

C’est à Kiev qu’Ossip Emilevitch rencontra sa future femme. Ils se rapprochèrent vite et simplement. Et, tout aussi simplement, ils se séparèrent d’abord – contraints par les circonstances.

En 1920, Mandelstam fut arrêté deux fois. D’abord en Crimée par les Gardes blancs, puis à Batoumi, pris pour un Garde blanc. Cependant, dans le chaos des premières années soviétiques, il s’en tirait à chaque fois rapidement.

Mandelstam, debout à l’extrême droite, sur la véranda de la maison de Volochine à Koktebel. Juin–juillet 1916
Mandelstam, debout à l’extrême droite, sur la véranda de la maison de Volochine à Koktebel. Juin–juillet 1916. Photo fournie par N. Zolotariova

En octobre 1920, Mandelstam se retrouva à Pétrograd. On lui attribua une chambre dans la « Maison des arts ». C’était la faim et l’étroitesse, mais la vie avait un sens. La Maison des arts devint à la fois un club d’intérêts et une caisse de secours mutuel. Le poète donnait des lectures, parvenait même à publier. Ses vers étaient appris par cœur, recopiés. En 1922, comme sans sa participation, le recueil Tristia parut en Allemagne.

Le cours inverse du temps

En 1921, alors que la vie commençait peu à peu à retrouver ses rives, Mandelstam retrouva Nadejda. Dès lors, ils furent emportés ensemble à travers le pays. Un an plus tard, ils se marièrent et s’installèrent à Moscou, où on leur attribua une chambre dans la Maison Herzen. Le travail, pourtant, ne venait pas. Dans le désordre des premières années post-révolutionnaires, tout le monde peinait. Mais quand la vie se stabilisa, de manière étrange, l’inhumanité du siècle établi et l’étrangeté du poète à ce siècle ne firent que se sentir davantage.

Le lycée Katkov à Moscou, près du pont de Crimée
Le lycée Katkov à Moscou, près du pont de Crimée. À partir de mars 1918, le Narkompros (Commissariat du peuple à l’éducation) y était installé. Années 1910. Photo fournie par N. Zolotariova

Conflits, changements de rédactions, nouvelles errances à travers le pays. En 1925, Mandelstam cessa presque d’écrire des vers. Il se tourna vers la prose. En cinq ans, il écrivit Le Bruit du tempsLa Marque égyptienneLa Quatrième prose. Et tout cela, au fond, parlait de la même chose : du temps, de l’impossibilité de s’y installer, de l’impossibilité de parler, d’écrire, de respirer librement. Dans La Quatrième prose, le poète confessa : « Les années ne s’accumulent pas pour moi – d’autres deviennent chaque jour plus respectables, moi au contraire – le cours inverse du temps ». Mais cette confession est surtout célèbre pour sa sentence sur la littérature autorisée et l’air volé. « Aux écrivains qui rédigent des œuvres autorisées à l’avance, je veux cracher au visage, je veux les frapper à la tête avec une canne, et les faire tous asseoir autour d’une table à la Maison Herzen, placer devant chacun une tasse de thé policier et leur donner à chacun dans les mains l’analyse d’urine de Gornfeld. À ces écrivains, j’interdirais de se marier et d’avoir des enfants. Comment pourraient-ils avoir des enfants ? – car les enfants devraient poursuivre pour nous, dire pour nous l’essentiel – alors que leurs pères sont vendus au diable grêlé pour trois générations à venir », écrivait le poète sur le déclin des années 1920.

Il faut ici expliquer. Il y eut une histoire – un scandale, plutôt – avec le critique Gornfeld. La maison d’édition « Terre et usine » confia à Mandelstam la révision de deux traductions du roman de Charles de Coster, La Légende de Thyl Ulenspiegel (l’une signée Kariakine, l’autre Gornfeld), qu’il devait fusionner en une seule. Le poète fit le travail, mais par erreur, l’édition fut signée du nom de Mandelstam. Gornfeld l’accusa alors de plagiat. Bien sûr, le poète et la maison d’édition expliquèrent le malentendu, mais le scandale dégénéra en persécution. La Quatrième prose ne fut pas seulement une réponse à cette affaire : elle laissa échapper tout ce qui faisait mal. Elle devint un réquisitoire contre la réalité soviétique de la fin des années 1920 et une prophétie des années 1930 à venir.

Guéorgui Tchoulkov, Maria Petrovykh, Anna Akhmatova, Ossip Mandelstam. Années 1930
Guéorgui Tchoulkov, Maria Petrovykh, Anna Akhmatova, Ossip Mandelstam. Années 1930. Photo fournie par N. Zolotariova

Publier un tel texte était bien sûr impossible. Après l’affaire Gornfeld, on cessa tout simplement de publier Mandelstam. Nikolaï Boukharine intervint alors dans le sort du poète. Il obtint pour les Mandelstam une mission dans le Caucase – pour les éloigner de la capitale. Et cela aida. Nadejda Iakovlevna se souvient qu’en Arménie et en Géorgie, le poète reprit des forces, « se redressa ». Il ne se résigna pas au temps, acceptant finalement d’être le « fils malade du siècle », mais il vit les choses telles qu’elles étaient et trouva sa véritable place. Il retrouva le don de la parole – et les vers revinrent.

Les fatales années 1930

À son retour à Léningrad, ce fut à nouveau le déclin. Et le pressentiment du malheur. Un sentiment de désespoir, d’absence de toute issue. Ce n’était plus une vie, mais une « honte », « que des délires, du sherry-brandy ». Seulement, désormais, tout cela apparaissait sur fond de bien-être extérieur. On accorda au poète un appartement, on lui obtint une pension « pour services rendus à la littérature russe », on lui versa des avances pour des publications. Mais on ne le publia pas. Sa contribution à la littérature russe fut reconnue – on s’en acquitta en mètres carrés et en roubles – mais on ne le laissa pas entrer dans la littérature soviétique.

Le Entretien sur Dante fut refusé à l’impression. Pour des raisons évidentes : des parallèles jugés déplacés. Était-il concevable d’écrire sur l’interpénétration de la prison et du monde extérieur, sur le fait que certains gouvernants créent délibérément une atmosphère telle que « les cauchemars de la prison soient absorbés avec le lait maternel » ? À cause de la publication du début du cycle Voyage en Arménie, on renvoya le rédacteur en chef de la revue Zvezda (L’Étoile). Ce qui parvint à être imprimé fut déchiré par la critique. « Prose de laquais », « rage incontrôlée d’un homme qui ne comprend pas la littérature prolétarienne » – voilà comment on écrivit à propos des essais de Mandelstam. Comment avait-il osé voir la beauté non pas dans le présent, mais dans un passé « d’esclaves », ne pas reconnaître l’ampleur et la ferveur de la construction socialiste ? L’objectif était de briser ses ailes au moment où il prenait son envol. On y parvint.

C’est alors que naquirent les vers : « Nous vivons, ne sentant plus la terre sous nos pieds ». Pasternak dit très justement : « C’est un acte de suicide ». Dans sa naïveté, Boris Leonidovitch espérait encore mettre le poète en garde ; il le suppliait de ne réciter ces vers à personne. Mandelstam les récita. À beaucoup de gens. Selon l’expression de Nadejda Iakovlevna, c’était la rage aveugle du taureau qu’on mène à l’abattoir – la perte de la peur par la perte de l’espoir.

En mai 1934, ce fut la gifle à Alexis Tolstoï. Pour un jugement arbitraire injuste. Voici comment les choses se passèrent. Le poète Amir Sarguidjane vivait dans le même immeuble que les Mandelstam. En 1932, celui-ci avait emprunté un peu d’argent à Ossip Emilevitch et ne le lui avait pas rendu. Une dispute éclata, puis une bagarre ; Sarguidjane se jeta sur Mandelstam, Nadejda Iakovlevna en reçut également des coups. Tolstoï fut chargé de juger le conflit. Il rendit une sentence du genre « tous deux sont bons ». Plus tard, Mandelstam le frappa devant témoins. Comme si cela n’avait rien à voir avec la littérature, et certainement pas avec un défi lancé à un siècle désespérément injuste et cruel. Mais c’était bien un défi. Le prolongement logique de la diatribe antistalinienne. On ne pouvait pas atteindre Staline. Le « comte rouge », lui, incarnait pour le poète le stalinisme. L’arrestation ne se fit pas attendre. Quelques semaines plus tard, on débarqua dans l’appartement des Mandelstam. C’est pourquoi l’on pensa d’abord que c’était à cause de la gifle. On espérait encore : pas à cause des vers. Mais l’un s’ajouta à l’autre. Mandelstam reconnut sa faute. La suite, même les gens éloignés de la littérature la connaissent. Le coup de téléphone de Staline à Pasternak. « Mandelstam est-il un maître ? » La conversation – sur « la vie et la mort » – n’eut jamais lieu. L’entretien n’aboutit pas, mais la mort du poète fut différée. Le maître du Kremlin formula pour Mandelstam l’arrêté suivant : « Isoler, mais préserver ».

D’abord, le poète fut assigné en résidence forcée à Tcherdyne. On l’autorisa à y être accompagné de sa femme. Cela semblait si incroyable que l’on crut à une cruauté raffinée. Le poète s’attendait à tout moment à être fusillé. Il en devint complètement fou, finit par sauter par la fenêtre de l’hôpital, à Tcherdyne même. Il se cassa le bras. Mais il retrouva l’envie de vivre. Désespérément. « Respirant et prenant de l’ampleur ». Il se mit à croire que non seulement la survie physique était possible, mais aussi la poésie. Et même la reconnaissance en tant que poète. Ces espoirs n’étaient pas sans fondement. Peu après, on autorisa Mandelstam à quitter Tcherdyne et à choisir une ville pour le reste de son exil. La famille déménagea à Voronej. Là, le poète fut nommé directeur de la partie littéraire d’un théâtre local ; on l’autorisa parfois à publier dans les journaux ; avec sa femme, il réalisa même plusieurs émissions de radio. L’isolement n’était pas total : Akhmatova, l’acteur Yakhtov, la mère de Nadejda Iakovlevna venaient leur rendre visite.

Ossip Mandelstam au théâtre de Voronej. 1935–1936
Ossip Mandelstam au théâtre de Voronej. 1935–1936. Photo fournie par N. Zolotariova

Mais la trêve fut de courte durée. À l’automne 1936, le comité de radio fut supprimé, le théâtre s’effondra de lui-même, tout comme le travail dans les journaux. Pour Mandelstam, ce fut le coup de grâce. Au printemps 1937, il écrit à Korneï Tchoukovski : « J’ai dit que ceux qui m’avaient condamné avaient raison. J’ai trouvé un sens historique à tout cela. Très bien. J’ai travaillé sans réfléchir. Pour cela, on m’a frappé. On m’a repoussé. On a créé une torture morale. J’ai tout de même travaillé. J’ai renoncé à tout amour-propre. Je considérais comme un miracle que l’on me permette de travailler. Je considérais toute notre vie comme un miracle. Au bout d’un an et demi, je suis devenu invalide. À ce moment-là, sans aucune nouvelle faute, on m’a tout enlevé : le droit de vivre, de travailler, de me soigner. J’ai été mis dans la position d’un chien, d’un cabot… Je suis une ombre. Je n’existe pas. Je n’ai plus qu’un seul droit : mourir. »

La deuxième arrestation eut lieu en 1938, prolongement logique de la première. La raison ? Elle n’était pas nécessaire. Un prétexte n’était pas non plus requis. Il fallait simplement « régler la question Mandelstam ». La nouvelle sentence : cinq ans de camp. En septembre, le poète fut envoyé par étape pénitentiaire à Vladivostok. En décembre, malade, épuisé, ayant perdu jusqu’au désespoir, il mourut dans un camp de transit.

Les derniers jours de Mandelstam furent plus tard racontés par un autre célèbre prisonnier russe, Varlam Chalamov. Son récit Sherry-brandy n’est pas un témoignage documentaire – les deux poètes ne se sont jamais rencontrés – mais c’est plus qu’un document. « Il croyait à l’immortalité de ses vers. Il n’avait pas d’élèves, mais est-ce que les poètes les supportent ? <…> Il s’étonnait lui-même de pouvoir penser ainsi à ses poèmes, alors que tout était déjà décidé, et il le savait très bien, mieux que personne. » Mandelstam fut enterré dans une fosse commune, derrière la baraque du camp. L’emplacement exact de sa tombe est inconnu.

Traduit par Catherine Tsareva

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