La « maison du bonheur » sur la Presnia

Photo : Alexandre Boury

Aujourd’hui, deux pièces de cette maison abritent le musée et le centre culturel et éducatif V.I. Dahl

Une maison modeste, à peine visible, se trouve rue Bolchaïa Grouzinskaïa, juste en face du zoo de Moscou, dans la cour du ministère des Ressources naturelles. Miracle : elle a survécu à l’incendie de Moscou en 1812 et à une frappe aérienne en 1942. Vladimir Ivanovitch Dahl a passé les treize dernières années de sa vie dans cette demeure. C’est au sein de cette « maison du bonheur » sur la Presnia, pour reprendre les mots du lexicographe, que s’est achevée la rédaction du Dictionnaire raisonné de la langue grand-russe vivante.

Vladimir Ivanovitch Dahl a rassemblé pendant plus d’un demi‑siècle la matière de son dictionnaire. Grâce à sa « Notice autobiographique », nous savons à quel moment il nota un mot inconnu, alors qu’il ne pensait encore à aucune « encyclopédie » de la langue russe. C’était en mars 1819. À dix‑sept ans, le jeune aspirant Dahl voyageait par la route de Pétersbourg à Nikolaïev. Il entendit un cocher prononcer le mot zamolajivaet — « le ciel se couvre » — et le coucha sur son carnet : « Zamolajivaet : dans la région de Novgorod, cela veut dire : le ciel s’assombrit, se voile de nuages. »

La maison qu’habitait Vladimir Ivanovitch a été transformée au point de devenir méconnaissable
La maison qu’habitait Vladimir Ivanovitch a été transformée au point de devenir méconnaissable. Photo : Alexandre Boury

À partir de cet instant, Vladimir Dahl (voir : « Russkiy mir.ru » n° 11/2009, article « Les grandes choses se voient à distance » et n° 4/2025, article « Le grand lexicographe de l’Empire russe ») a collecté sans relâche mots, dictons, proverbes, contes et chansons populaires. Il l’a fait en tout temps et en tout lieu — partout où le sort l’a conduit.

Né en 1801 au bourg de Louganski Zavod, il a étudié à l’école navale de Saint-Pétersbourg, puis a servi en mer Noire et dans la Baltique. Diplômé en médecine de l’université de Dorpat, il a participé comme médecin militaire à la guerre contre l’Empire ottoman et à la campagne de Pologne. Il a ensuite été fonctionnaire en mission spéciale à Orenbourg, secrétaire du ministre de l’Intérieur à Saint-Pétersbourg, et enfin directeur de l’office des domaines apanages de Nijni Novgorod.

Ce qui frappe d’abord chez Vladimir Ivanovitch Dahl, c’est l’étonnante diversité de ses goûts et de ses travaux : il connaissait douze langues, il était un brillant chirurgien, un talentueux homme de lettres et savant, et l’un des membres fondateurs de la Société impériale russe de géographie. Outre le Dictionnaire raisonné et le Recueil de proverbes russes, il a publié des contes, des récits, des essais, des articles scientifiques ainsi que des manuels de zoologie et de botanique. On le vit en bonne compagnie : le chirurgien Nikolaï Pirogov, l’historien Mikhaïl Pogodine, les écrivains Sergueï Aksakov et Pavel Melnikov-Petcherski, le poète Nikolaï Iazykov, sans oublier Vassili Joukovski et Alexandre Pouchkine.

Le Dictionnaire raisonné fut l’œuvre d’une vie du grand linguiste
Le Dictionnaire raisonné fut l’œuvre d’une vie du grand linguiste. Photo : Alexandre Boury

En 1859, Dahl quitta définitivement le service et vint s’établir à Moscou, après avoir vécu à Nijni Novgorod. Il y rapporta son recueil de proverbes désormais achevé et les matériaux de son futur dictionnaire, qu’il avait déjà dépouillés jusqu’à la lettre P (le « П » russe). « Je m’apprêtais, non sans peine, à faire imprimer ce travail à Nijni, quand le destin, dans sa bonté, voulut bien m’accorder le repos par d’autres chemins : il m’éloigna des tracas administratifs et me donna, pour mes vieux jours, le temps et la liberté de vaquer à d’autres tâches », écrivit‑il alors.

La demeure qui accueillit les Dahl était une maison de bois, enduite pour imiter la pierre, d’un seul étage, pourvue d’entresols et d’une grande salle très claire. Entre le logis et le corps de dépendance se tenait une vieille cave en pierre, surmontée d’un portique à quatre colonnes. C’est là, par crainte du feu, que Vladimir Ivanovitch rangeait les précieux feuillets de son Dictionnaire raisonné.

Aujourd’hui, deux pièces de cette maison abritent le musée et le centre culturel et éducatif V.I. Dahl, fondé par la Société panrusse de protection des monuments historiques et culturels. La visite nous en fut aimablement conduite par sa directrice, Irina Alexandrovna Kleïmenova.

Un coin perdu du côté de la Presnia

Irina Alexandrovna Kleïmenova, directrice du musée
Irina Alexandrovna Kleïmenova, directrice du musée. Photo : Alexandre Boury

La demeure où s’installa la famille Dahl avait été construite dans la seconde moitié du XVIIIe siècle par un illustre historien, le prince Mikhaïl Chtcherbatov. Après sa mort, la propriété passa entre plusieurs mains, entre autres celles du comte Lev Vassilievitch Tolstoï. L’une de ses filles devint la mère de Fiodor Tiouttchev ; enfant, le futur poète vint plus d’une fois sur la Presnia rendre visite à son grand‑père.

En 1845, la propriété fut acquise par un propriétaire terrien du gouvernement d’Ekaterinoslav, Mikhaïl Ivanenko. Ce fut chez les héritiers de celui‑ci que le neveu de l’écrivain Sergueï Aksakov loua une maison pour la famille Dahl. Vladimir Ivanovitch loua cette demeure plusieurs années, puis l’acheta. La maison comptait trente‑quatre pièces, séparées en deux parties par un long corridor traversant. Dahl installa son cabinet de travail dans le grand salon central éclairé sur deux hauteurs : il préférait travailler dans une pièce commune, entouré des siens. « Cette maison fut achetée dans des conditions exceptionnellement heureuses. Aujourd’hui, on a du mal à croire qu’avec 40 000 roubles on pût acquérir un tel domaine », se souvenait sa petite‑fille, Olga Platonovna Weiss (née Demidova).

À l’origine, le Dictionnaire raisonné de Dahl fut publié sous forme de minces cahiers
À l’origine, le Dictionnaire raisonné de Dahl fut publié sous forme de minces cahiers. Photo : Alexandre Boury

À cette époque, le quartier où vivait Dahl était considéré comme un faubourg peu huppé. « Qui sait qu’un ermite – passé par le feu, l’eau et les trompettes de la renommée, soit dit en passant – habite quelque part, non loin des étangs de la Presnia, dans un coin perdu ? », écrivait le célèbre historien Mikhaïl Pogodine. Bien que Mikhaïl Petrovitch traitât son ami d’ermite, les portes de la maison de Dahl restaient toujours grandes ouvertes aux visiteurs. Ils se souvenaient que Vladimir Ivanovitch les emmenait souvent au jardin zoologique tout proche (voir : « Russkiy mir.ru » n° 9/2020 год, article « La terre des bêtes ») et qu’il pouvait parler de chaque animal avec une érudition sans pareille.

En 1866, Pavel Ivanovitch Melnikov s’installa à Moscou. C’est avec lui que Dahl s’était tout particulièrement lié durant leur service à Nijni Novgorod. Dans la ville de la Volga, ils habitaient tous deux la rue Petcherskaïa, et c’est précisément Vladimir Ivanovitch qui conseilla à l’écrivain de prendre le pseudonyme d’Andreï Petcherski – le nom sous lequel Melnikov devait devenir célèbre.

Portrait de famille
Portrait de famille

À ses débuts dans la Première‑Capitale, Melnikov traversa des moments difficiles : les honoraires de l’écrivain constituaient à peu près l’unique revenu de la maison. Comprenant la gêne où se trouvait Pavel Ivanovitch, Dahl lui proposa de s’installer dans l’aile de sa propre demeure. L’écrivain, sa femme et leurs six enfants y vécurent près de trois ans, tandis qu’il travaillait à son roman « Dans les forêts ».

« Une petite‑fille à peine lettrée » et son grand‑père

La jeune Olga Demidova, petite‑fille préférée du savant
La jeune Olga Demidova, petite‑fille préférée du savant

De 1861 à 1867, le Dictionnaire raisonné fut publié en feuilletons‑cahiers brochés, rassemblés plus tard en volumes. Vingt‑et‑un cahiers parurent au total. Au dos de chaque livraison, Dahl faisait imprimer un avis indiquant son adresse et appelant ses lecteurs à lui envoyer corrections et compléments pour son dictionnaire. Beaucoup d’entre eux furent intégrés à la deuxième édition, qui parut après la mort de l’auteur.

« Ah ! si seulement je pouvais vivre assez longtemps pour voir la fin du Dictionnaire ! Mettre le navire à l’eau, et le remettre aux mains de Dieu », répétait Dahl, craignant de ne pas mener à terme son immense labeur, s’attardant parfois sur son travail jusqu’à l’épuisement et l’évanouissement. Il lui fallut corriger quatorze fois les épreuves du dictionnaire, soit près de 2 500 pages.

Le célèbre portrait peint par Vassili Perov date de la dernière année de la vie du savant
Le célèbre portrait peint par Vassili Perov date de la dernière année de la vie du savant

Sur une photographie de famille du début des années 1860, on voit aux côtés de Vladimir Ivanovitch sa seconde épouse, Ekaterina Lvovna (née Sokolova), ainsi que leurs trois filles : Maria, Olga et Ekaterina. On y voit également sa fille née d’un premier mariage, Julia, prénommée ainsi en souvenir de sa mère, la première femme de Dahl, Julia Iegorovna André, décédée en 1838. De cette première union était également né un fils, Lev.

Ce sont les petits‑enfants qui apportaient une chaleur particulière dans la maison de la Presnia. La préférée de Vladimir Ivanovitch était Olenka, fille d’Olga Vladimirovna, laquelle avait épousé le procureur de Moscou Platon Alexandrovitch Demidov. C’est pour elle que Dahl composa un recueil intitulé « Première primeur d’une petite‑fille à peine lettrée. Contes, chansonnettes, jeux ». L’ouvrage rassemblait des contes populaires russes, des jeux, des virelangues et des proverbes. Quand Olenka eut appris à lire, parut une « Deuxième primeur, destinée à sa petite‑fille, désormais lettrée, par une fratrie illettrée ».

Lev, le fils de Dahl, devint architecte
Lev, le fils de Dahl, devint architecte

Vladimir Ivanovitch espérait que ces petits livres susciteraient l’intérêt des parents et des éducateurs. « Chez nous, plus qu’ailleurs, tel quel, le progrès est devenu le persécuteur de tout ce qui est natal et populaire », écrivit‑il avec amertume. Dans ces recueils, c’est toute l’âme de Dahl qui se révèle ; non pas le sec intérêt académique d’un collectionneur de mots, mais le reflet vivant et frémissant de la culture natale.

En 1959, à partir de ces deux ouvrages que Dahl avait dédiés à ses petits‑enfants, fut composé un recueil intitulé « Le Vieillard des douze mois », orné de dessins de Vladimir Mikhaïlovitch Konachevitch – un artiste renommé, illustrateur des contes de Pouchkine ainsi que des œuvres de Fet et de Tourgueniev.

L’état de la maison de Dahl, une fois reconnue comme telle, dans les années 1960, avant restauration
L’état de la maison de Dahl, une fois reconnue comme telle, dans les années 1960, avant restauration

Durant les six derniers mois de la vie de son grand‑père, au printemps et à l’été 1872, Olenka, âgée de sept ans, fut sa compagne inséparable. Le lit de Dahl, qui achevait la correction de la seconde édition du Dictionnaire raisonné, se trouvait placé droit dans son cabinet de travail. Sa petite‑fille lui lisait des heures entières à haute voix. Cette « petite lettrée » devait d’ailleurs répondre aux espérances de son aïeul : elle termina brillamment le lycée classique de Moscou de S.N. Fischer, devint enseignante, puis directrice de l’institut féminin du département ecclésiastique de Iaroslavl. Olga Platonovna (mariée Weiss) vécut très longtemps. En 1918, fuyant les horreurs de la guerre civile, elle s’enfuit de Iaroslavl vers le sud de la Russie avec sa fille et ses petits‑enfants. Plus tard, Olga Platonovna vécut à Moscou, Krasnodar, Frounzé (aujourd’hui Bichkek) et Léningrad, où elle mourut en 1935. Elle laissa des mémoires sur son illustre grand‑père.

Le petit musée n’occupe que deux pièces de la demeure où se sont écoulées les dernières années de la vie du linguiste
Le petit musée n’occupe que deux pièces de la demeure où se sont écoulées les dernières années de la vie du linguiste. Photo : Alexandre Boury

Olga Platonovna racontait qu’un an avant la mort de Dahl, alors qu’il avait déjà subi plusieurs attaques cérébrales, Pavel Tretiakov vint le trouver dans sa maison de la Presnia. Il pressa le savant de l’autoriser à faire faire son portrait pour sa galerie. Vladimir Ivanovitch accepta. Le célèbre tableau, dû au pinceau de Vassili Perov, fut exécuté dans la maison de la Presnia, dans ce même salon‑cabinet de travail où le lexicographe œuvrait à son dictionnaire. « Dommage que Tretiakov n’y ait pas songé plus tôt, quand grand‑père était encore en bonne santé ; il aurait eu alors le portrait d’un homme vivant, écrivit Olga Weiss dans ses mémoires. Mais ce qui en est sorti, c’est le portrait d’un vieillard mourant, les yeux fixés “au‑delà des limites de l’existence terrestre”. »

Peu avant sa mort, Dahl, qui avait toute sa vie pratiqué la confession luthérienne, se convertit à la foi orthodoxe. Il s’éteignit le 4 octobre 1872, dans sa maison de la Presnia. On l’inhuma au cimetière Vagankovo.

Après la disparition du père de famille, la demeure revint par héritage aux enfants, et de 1872 à 1903, ses descendants y vécurent. Le fils de Dahl, l’architecte de talent Lev Vladimirovitch, réaménagea la maison, y introduisant des éléments de l’architecture populaire russe tout en préservant les caractères propres du classicisme. Lev Dahl fut, il faut le dire, un chercheur réputé de l’architecture sur bois en Russie ; il partit en expédition, écrivit de nombreux articles sur ce sujet et devint l’un des pères fondateurs du « style russe » dans l’architecture du dernier tiers du XIXe siècle. Parmi ses œuvres les plus connues figurent la cathédrale Saint‑Alexandre‑Nevski de Nijni Novgorod et le tombeau du citoyen Minine dans la cathédrale de la Transfiguration de Nijni Novgorod. Il rendit aussi hommage à son père : le monument funéraire de Vladimir Ivanovitch, exécuté dans le style vieux‑russe d’après les plans de Lev Dahl, existe encore aujourd’hui. Plus tard, l’architecte lui‑même reposa à côté de lui.

Une bombe au dictionnaire

Le XXe siècle soumit la « Maison du bonheur » à une rude épreuve. Le 6 mars 1942, une bombe de forte puissance tomba près de la demeure… sans exploser. Les sapeurs arrivés sur place constatèrent que le projectile n’était pas rempli d’explosif mais de sable. Quelle ne fut pas leur stupéfaction quand, à l’intérieur de la bombe, ils découvrirent également un petit dictionnaire de poche tchèque‑russe. Des ouvriers antifascistes d’une usine militaire avaient délibérément chargé la bombe avec du sable et glissé un lexique minuscule – acte de solidarité dans la lutte contre le nazisme. Aujourd’hui, cette trouvaille unique est conservée au Musée central d’État de l’histoire contemporaine de la Russie. « La bombe au dictionnaire est devenue la plus paradoxale et la plus éclatante confirmation du destin “heureux” de cette maison : même la guerre n’a pas pu la détruire », déclare Irina Kleïmenova.

Quelques objets mémorables sont parvenus au musée de Moscou grâce aux descendants de Vladimir Ivanovitch
Quelques objets mémorables sont parvenus au musée de Moscou grâce aux descendants de Vladimir Ivanovitch. Photo : Alexandre Boury

La façade endommagée, la peinture écaillée, le toit affaissé par endroits – tel se présentait le manoir au milieu des années 1960, après l’évacuation des appartements communautaires. Dans cet état le virent les militants du mouvement de sauvegarde de la maison de Dahl. Des articles décrivant l’état pitoyable du monument parurent dans la « Komsomolskaïa Pravda » et la « Literatournaïa Gazeta ». Le premier à sonner l’alarme fut Viktor Vassilievitch Sorokine, célèbre spécialiste de l’histoire de Moscou, bibliographe en chef et historien de la Bibliothèque scientifique de l’Université de Moscou. Il se souvenait être allé, lorsqu’il était encore garçon, avec sa mère au zoo ; pendant qu’elle faisait la queue pour les billets, il l’attendait devant la maison de Dahl. C’est précisément Sorokine qui réussit à identifier dans cette bâtisse décrépite de la Presnia la demeure de Vladimir Ivanovitch.

Sorokine signala l’édifice au célèbre architecte‑restaurateur Piotr Dmitrievitch Baranovski, fondateur du musée de Kolomenskoïe et du Musée Andreï Roublev au monastère Andronikov. Ce dernier fut aussi l’inspirateur de la création de la Société panrusse pour la protection des monuments historiques et culturels (VOOPIiK : son premier congrès constitutif eut lieu en 1966 — NDLR). Et ce fut encore lui qui attira l’attention du grand public sur la situation critique de la maison de Dahl. Sous l’égide de la VOOPIiK, l’idée de sauvegarder ce monument unique finit par rassembler des personnalités marquantes de la culture, parmi lesquelles les écrivains Leonid Leonov, Irakli Andronikov, Iouri Kazakov, les académiciens Viktor Vinogradov (voir : « Russkiy mir.ru » n° 9/2025, article « Les deux vies de l’académicien Vinogradov »), Nikolaï Konrad et bien d’autres. Grâce à leur action collective, la démolition du manoir fut stoppée.

En 1971, par une décision du comité exécutif du soviet de Moscou (Mosgorsoviet), la maison Dahl fut confiée à la tutelle du ministère des Communications de l’URSS, à charge pour elle de réserver deux pièces pour un musée dédié à Vladimir Ivanovitch Dahl. Dans le manoir restauré s’installa l’Agence centrale de philatélie « Soïouzpetchat », puis, en 1986, les efforts de la VOOPIiK permirent d’ouvrir un musée public V.I. Dahl (aujourd’hui le Musée et centre culturel et éducatif V.I. Dahl).

Dons des descendants

Le musée expose une édition du Dictionnaire raisonné de la langue grand-russe vivante parue du vivant de son auteur, les œuvres complètes de Dahl publiées en 1887, le recueil pré‑révolutionnaire Proverbes du peuple russe, ainsi que des copies de manuscrits et de documents d’archives de l’écrivain et lexicographe.

La biographie de Dahl a même été traduite en japonais
La biographie de Dahl a même été traduite en japonais. Photo : Alexandre Boury

Le Musée littéraire V.I. Dahl de Lougansk a transmis à ses homologues moscovites une copie d’un document particulièrement précieux : le « Serment promissoire ». C’est le 14 décembre 1799 que le père du savant jura fidélité éternelle à la citoyenneté russe. Le Danois Johann Christian Dahl devint alors, en Russie, Ivan Matveïevitch Dahl.

Parmi les pièces les plus surprenantes figure une traduction en japonais de l’ouvrage de l’écrivain et critique littéraire Vladimir Poroudominski, Vie et parole : Dahl. La traduction est due à Junko Ōya. Le 4 octobre 2019, jour de l’anniversaire de la mort de Dahl, cette Japonaise déposa sur sa tombe un bouquet de roses blanches – un geste venu d’elle‑même et de Poroudominski (ce dernier étant décédé en Allemagne le 6 février 2026 – NDLR).

« Ce sont les descendants de Vladimir Ivanovitch Dahl qui nous ont confié les pièces les plus chères de notre fonds, explique Irina Alexandrovna. Leur histoire familiale est pour nous d’une grande importance. »

Deux portraits des enfants issus du premier mariage de Dahl – Lev et Julia – ont été peints par Andreï Petrovitch Sapojnikov, avec qui l’écrivain entretenait des liens amicaux. Leur connaissance remontait aux années 1830. Plus tard, l’artiste illustra les œuvres littéraires de Dahl et réalisa également une série de dessins pour son manuel de zoologie.

Il ne subsiste que très peu d’objets ayant appartenu à Dahl. En 2017, dans sa maison de Moscou, à l’occasion d’une exposition célébrant le 150e anniversaire du Dictionnaire raisonné, furent montrés pour la toute première fois un marteau de menuisier et un compas à dessiner qui avaient appartenu au lexicographe. Ces objets avaient été préservés au sein de la famille d’Anastasia Alexandrovna Jouravskaïa, une descendante de Dahl par la lignée d’Olga Weiss.

La boîte à compas, soit dit en passant, a fort bien pu se trouver parmi les effets de Dahl lorsqu’il participa, en qualité de médecin militaire au sein des troupes du général‑lieutenant Fiodor Ridiger, à la répression de l’insurrection polonaise de 1830‑1831. Si tel fut le cas, Dahl utilisa cet instrument pour préparer les plans des pontons qui permirent le franchissement réussi de la Vistule près de la ville polonaise de Józefów. À partir de matériaux de fortune – des fûts vides pris à une brasserie, des poutres et des planches – les soldats, sous la direction du chef de l’hôpital régimentaire, construisirent rapidement un ponton de 380 mètres. Grâce à cet ouvrage, les troupes russes purent traverser le fleuve. Dahl racontait lui‑même qu’il était resté sur le pont avec quinze soldats « pour le détruire après le passage de nos garnisons ». Soudain, un détachement polonais apparut à l’autre extrémité. À l’aide de ses hommes, Vladimir Ivanovitch trancha onze câbles, détruisit le pont et put rejoindre ses troupes sans encombre. Pour cette manœuvre audacieuse, il reçut d’abord, ironie du sort, un blâme de ses supérieurs – pour avoir abandonné l’hôpital – mais fut ensuite distingué par l’empereur Nicolas Ier, qui lui décerna l’ordre de Saint‑Vladimir de quatrième classe avec ruban.

Dahl ne se contenta pas de résoudre brillamment un problème d’ingénierie sur le terrain : il documenta également son expérience. En 1833 parut à Saint‑Pétersbourg sa brochure, Description du pont construit sur la Vistule pour le passage du détachement du général‑lieutenant Ridiger, accompagnée de plans détaillés. Cet ouvrage devint un manuel pratique pour les ingénieurs militaires et fut même traduit en français…

***

Depuis de nombreuses années, les défenseurs de l’héritage de Dahl s’efforcent d’obtenir à Moscou l’installation d’un buste à l’effigie du lexicographe. L’objectif fut presque atteint : sous le mandat du maire Iouri Loujkov, le buste de Dahl figurait sur une liste d’attente, placé juste derrière Sherlock Holmes et le docteur Watson. Le monument aux deux personnages littéraires fut érigé devant l’ambassade de Grande‑Bretagne en 2007 ; en revanche, le buste de Dahl, auteur du dictionnaire fondamental de la langue russe, n’a toujours pas trouvé sa place dans la capitale. « Dans une ville où Vladimir Ivanovitch a vécu une grande partie de son existence et où il a achevé son œuvre maîtresse, on n’a pas trouvé d’espace pour lui », déplore Irina Kleïmenova.

En 2002, le sculpteur Ilia Michanine réalisa un buste en plâtre de Dahl. Il était prévu de le couler en bronze et de l’installer près de la maison‑mémorial. Mais pour l’heure, le buste en plâtre du lexicographe se tient dans le musée, et les visiteurs aiment volontiers poser à côté de lui pour une photo…

La « Maison du bonheur » sur la Presnia a traversé les siècles : ni le feu, ni une bombe, ni l’oubli, ni l’indifférence n’ont réussi à la détruire. Et aujourd’hui encore, tous ceux qui se souviennent de l’immense labeur de Vladimir Ivanovitch Dahl attendent que s’élève enfin à Moscou un monument à l’homme qui a donné au monde le Dictionnaire raisonné de la langue grand-russe vivante.

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