Vues du village de Lovozero. Nuit étoilée

Trois destins, une même toundra

Vues du village de Lovozero. Nuit étoilée
Photo: Marina Krougliakova

Les Samis, ou Sames, que l’on appelait Lapons jusqu’aux années 1930, sont le peuple autochtone de la péninsule de Kola. On estime leur population mondiale entre 60 000 et 80 000 personnes, réparties entre la Norvège, la Suède et la Finlande ; la Russie en compte environ 1 500. Comment, face aux défis contemporains, les Samis préservent-ils leur langue et leurs traditions ? Pour éclairer cette question, nous avons fait appel à nos guides et expertes : Ouliana Ioulina, Nina Afanassieva et Anastasia Iakovleva.

Première histoire. Ouliana Ioulina

Un soir de l’Épiphanie, alors qu’Ouliana était encore lycéenne, sa mère lui a dit : « Brûle ce papier, je vais lire ton avenir. » Les flammes ont projeté sur le mur des ombres dansantes. « Regarde, un attelage de rennes ! Tu épouseras un éleveur de rennes. »

Ces mots, Ouliana s’en est souvenue en 1985, le jour où elle a épousé Boris Iouline, un éleveur de rennes de longue lignée. Depuis, la toundra est devenue pour elle une seconde maison. Ce n’est sans doute pas un hasard si le proverbe same dit : « Le destin est tel un cours d’eau en hiver : il gèle en surface, mais son courant ne s’arrête jamais sous la glace. »

Le Musée d’histoire, de culture et de mode de vie des Samis de Kola à Lovozero, fondé en 1962
Le Musée d’histoire, de culture et de mode de vie des Samis de Kola à Lovozero, fondé en 1962. Devant lui se dresse un mémorial : « Aux éleveurs de rennes — défenseurs de l’Arctique soviétique ». Photo: Marina Krougliakova

C’est au bord du lac Karozero que se trouvait le campement de la brigade d’éleveurs de rennes à laquelle Ouliana et Boris appartenaient. Il y avait là une maison en rondins, un sauna et quelques petites dépendances. Aujourd’hui, les éleveurs disposent de téléviseurs et de téléphones satellites, mais à l’époque, ils communiquaient avec le reste du monde par radio : ils prenaient contact chaque jour à 11 h et 15 h. La brigade comptait dix hommes, qui s’occupaient des troupeaux, et deux femmes, qui étaient chargées des tâches domestiques.

Ouliana allumait le poêle, faisait le pain, entretenait la maison, puisait l’eau du lac, faisait bouillir le linge dans une lessiveuse, puis le rinçait également dans le lac. Elle tricotait, cousait, raccommodait les vêtements.

Historiquement, les Samis menaient une vie semi-nomade. De la fin mai à la mi-août, ils vivaient dans des campements d’été appelés pogosts, installés au bord de la mer, d’un fleuve ou d’un lac. Avec l’arrivée du froid, ils se déplaçaient vers l’intérieur de la péninsule, dans la toundra forestière. Ils vivaient de la pêche, de la chasse et de l’élevage des rennes. Les campements s’élevaient là où les eaux étaient poissonneuses et les pâturages généreux en lichen (ce qu’on appelle le iaguel en russe). La création des kolkhozes a mis fin à cette vie itinérante, forçant les Lapons à adopter un mode de vie sédentaire.

En route vers la toundra. Au premier plan, Anissia Antonovna Yourieva
En route vers la toundra. Au premier plan, Anissia Antonovna Yourieva. Photo : Archives de O.M. Ioulina

Le père d’Ouliana, treizième enfant d’une famille nombreuse, était réputé pour son grand savoir‑faire. Dans la toundra, on ne peut compter sur personne, aussi faut-il savoir tout faire soi-même. Après leur mariage, les parents d’Ouliana se sont installés dans le village de Voronié, où elle est née en 1955. Lors de la construction du complexe hydroélectrique des centrales de Serebrianka, le village s’est trouvé dans la zone inondée, ses habitants ont alors été transférés à Lovozero.

Fin mars ou en avril, les éleveurs de rennes gagnaient leur campement de base. Ils voyageaient en attelages de rennes. Ils se déplaçaient en raïdy : plusieurs traîneaux attelés à la file, menés par un seul conducteur. Ils emportaient tout le nécessaire, y compris les vivres pour la saison.

De nos jours, la véja, l’habitat traditionnel des Samis, ne se voit plus qu’au musée ou en photo.
De nos jours, la véja, l’habitat traditionnel des Samis, ne se voit plus qu’au musée ou en photo. Photo: Marina Krougliakova

Chaque brigade d’éleveurs de rennes se voit attribuer son propre troupeau. Les éleveurs veillent sur lui, le protègent contre les loups et les braconniers, et sillonnent la toundra à la recherche de pâturages généreux en lichen. Ce dernier est traité avec un soin particulier : une fois piétiné, il met plusieurs décennies à se régénérer, car il pousse très lentement — de 3 à 5 millimètres par an.

En mai a lieu la mise bas. À cette période, on sépare du troupeau les femelles, appelées vajenki en russe. Les petits sont marqués au fer : chaque brigade a sa propre marque. En juin‑juillet, les rennes fuient vers la mer de Barents pour se protéger des mouches et des moustiques. En septembre‑octobre, les éleveurs partent à la recherche du troupeau, afin de le ramener vers l’enclos à la fin novembre. Tous les animaux y sont rassemblés, et chaque brigade, grâce aux marques, sépare les siens, les compte, et choisit ceux qui seront abattus. Ces travaux s’achèvent vers la fin décembre, et les troupeaux repartent vers les pâturages d’hiver. C’est alors qu’Ouliana Mikhaïlovna rentrait à Lovozero — elle pouvait enfin passer du temps avec ses filles, Natalia et Tatiana.

«Oïiar»: des ronds dans l’eau

C’est dans cette berceuse que la petite Ouliana et ses sœurs ont passé leurs premières années.
C’est dans cette berceuse que la petite Ouliana et ses sœurs ont passé leurs premières années. Photo: Marina Krougliakova

Au Musée d’histoire, de culture et de mode de vie des Samis de Kola à Lovozero, une ancienne berceuse est conservée — celle dans laquelle Ouliana et ses sœurs ont été bercées. La lioulka same était taillée dans le bois, recouverte de peau et ornée de perles. Pour un garçon, on y ajoutait de petites boules de laine sur les côtés ; pour une fille, des amulettes triangulaires en drap.

« On ne sait jamais quelle famille t’attend : tu peux devenir un cygne ou une corneille… » — Ouliana traduit une chanson que sa mère chantait le jour de son mariage. Le chant, enregistré, alterne entre récitation monocorde et mélodie. Le louvt — c’est le nom de ce chant traditionnel same — est à la fois une manière de communiquer avec la nature et les rennes, un récit improvisé sur la toundra sans fin, la beauté des rivières et des lacs, les histoires du quotidien. Les thèmes peuvent être innombrables.

Intérieur d’une toupa. Cette habitation same est plus récente que la véja
Intérieur d’une toupa. Cette habitation same est plus récente que la véja. Photo: Marina Krougliakova

Les parents d’Ouliana, Anissia et Mikhaïl Youriev, une fois retraités, se sont mis, avec leurs amis, à interroger les anciens. Ils recueillaient leurs chants, se faisaient enseigner les danses sames. Chez eux, ils répétaient. D’abord à voix seule, puis un accordéoniste s’est joint à eux. C’est ainsi qu’en 1985 est né l’ensemble folklorique et ethnographique Oïiar, dont le nom signifie « les ronds dans l’eau ».

L’un des rituels sames les plus éclatants est le mariage. Les noces se célébraient généralement en hiver. Les époux étaient choisis par leurs parents. Le dernier mot revenait à la mère : chez les Samis, la femme était considérée comme la gardienne du foyer. Le jour de la noce, la fiancée revêtait sa parure de fête. Pendant la cérémonie, on remplaçait sa coiffe de jeune fille (une sorte de bandeau) par la coiffe féminine, la chamchoura.

Aujourd’hui, beaucoup de Samis s’inquiètent de voir leur culture exploitée à des fins touristiques. On utilise les rennes pour gagner de l’argent, sans que l’on prenne soin d’eux. On invente des histoires, comme celle qui prétend que les Samis se nourrissaient de lichen.

Deuxième histoire. Nina Afanassieva

« L’univers a explosé au‑dessus de nos têtes », disent les Samis lorsqu’ils reçoivent une mauvaise nouvelle inattendue. C’est ce qui est arrivé en 1969 pour les habitants, quand on leur a annoncé la suppression du village de Varzino.

Dès les années 1920, les autorités avaient décidé de regrouper les villages sames. Dans les années 1950–1960, une deuxième vague de déplacements les a frappés. Les gens ont dû tout reconstruire ailleurs, souvent dans l’urgence, et parfois sans que des logements leur soient fournis immédiatement.

Varzino, l’ancien pogost de Varzino. 1964
Varzino, l’ancien pogost de Varzino. 1964. Photo : Archives de N.E. Afanassieva

Pour Nina Ielisseïevna Afanassieva, Varzino est à la fois un amour et une blessure. Elle a écrit un livre sur l’histoire du village, ses habitants et leurs ancêtres : qui appartenait à quelle famille, quand il était né, ce qu’il faisait dans la vie. Nina Ielisseïevna est philologue, enseignante, chercheuse en langue same, l’une des fondatrices et vice‑présidente de l’Association des Sames de Kola, membre du conseil de la Fondation pour le patrimoine et le développement same. C’est grâce à son livre que j’ai appris qu’au moment de la disparition du village, Varzino comptait 200 à 250 habitants.

Anastassia Iakovleva (au centre) tenait l’un des premiers rôles dans Les îles Aïnov et le fils du chien, une pièce jouée en sam
Anastassia Iakovleva (au centre) tenait l’un des premiers rôles dans Les îles Aïnov et le fils du chien, une pièce jouée en sam. Photo: Marina Krougliakova

« Les familles étaient nombreuses, se souvient Nina Ielisseïevna. Les hommes de Varzino épousaient surtout des femmes de Iokanga ou de Lovozero : le village était si petit que tous ses habitants étaient unis par des liens de parenté, proches ou lointains. »

Nina Ielisseïevna est née en 1939. Son père a été l’un des derniers à rejoindre le kolkhoze, apportant 150 rennes au troupeau commun. Sa mère, Prascovia, partait avec son mari dans la toundra, mais lorsqu’elle a eu des enfants, elle s’est mise à travailler à la ferme. Ils étaient sept enfants dans la famille ; Nina était la benjamine. « Les enfants sames commencent à parler très tôt, remarque Nina Ielisseïevna. Nous avons une ouïe extrêmement fine — une qualité indispensable pour survivre dans l’Arctique. Il faut toujours distinguer quel bruit, et d’où il vient. »

Nina est entrée en première classe sans parler un mot de russe. Les manuels et les cahiers manquaient, mais elle prenait plaisir à apprendre, surtout l’histoire et la littérature. À Varzino, les enfants faisaient leur primaire, puis partaient en internat à Gremikha. Nina y a fait ses sept années, avant d’aller à Léningrad en classe préparatoire à la faculté des peuples du Grand Nord. Elle a ensuite été admise à la faculté de philologie de l’Institut pédagogique Herzen. Après ses études, elle a enseigné le russe et la littérature dans une école du soir à Apatity. Elle s’est ensuite installée à Mourmansk, où elle a dirigé le bureau des écoles nationales à l’Institut de formation des enseignants. C’est elle qui a accompagné les professeurs des internats lorsque la langue same a fait son entrée dans les programmes.

C’est grâce au livre de Nina Ielisseïevna que j’ai appris que le pogost de Varzino remontait, selon les sources, aux XVe‑XVIe siècles. Dans ses environs, des archéologues ont retrouvé les traces d’un campement préhistorique. Nina Afanassieva a fait remarquer que, dans leur culture, le christianisme et les traditions païennes cohabitent paisiblement. « Les Samis croient que la toundra, les rivières, les lacs et les collines ont une âme qui se repose le soir, explique-t-elle. Alors, pour ne pas la troubler, on doit éviter tout bruit à cette heure. »

De nos jours, les attelages de rennes ont cédé la place aux motoneiges
De nos jours, les attelages de rennes ont cédé la place aux motoneiges. Photo: Marina Krougliakova

Nina Ielisseïevna a également évoqué une autre coutume. Chez les Samis, il arrivait que l’on… achète un enfant. Un sac de sucre et un renne suffisaient parfois à conclure l’échange. Ainsi, un couple sans enfant pouvait acquérir un fils ou une fille auprès d’une famille qui en avait plusieurs. L’enfant prenait alors le nom de ses parents d’adoption et héritait de leurs rennes et de leurs biens. « Moi aussi, on a voulu m’acheter à ma mère, se souvient Nina Ielisseïevna. Mon père est mort prématurément, j’avais trois ans et quatre mois. Mais ma mère ne m’a pas donnée. »

Le 6 février, les habitants de Lovozero célèbrent la Journée internationale des Samis
Le 6 février, les habitants de Lovozero célèbrent la Journée internationale des Samis. Photo: Marina Krougliakova

Nina Ielisseïevna estime que les Samis ne sont pas portés à montrer leurs émotions. On y décourage les caprices et les gestes trop affectueux, car il faut préparer les enfants à la vie autonome dans les conditions extrêmes de l’hiver polaire. « Ma sœur Nastia est tombée gravement malade. Dans ces cas‑là, on “vendait” aussi l’enfant, pour une somme symbolique, à une famille qui avait déjà beaucoup d’enfants, mais en bonne santé. C’était une façon de tromper le destin. »

Les kangi cousus par Ouliana Ioulina présentés à l’exposition des artisans sames
Les kangi cousus par Ouliana Ioulina présentés à l’exposition des artisans sames. Photo: Marina Krougliakova

Les Samis prédisaient l’avenir en observant les aurores boréales. La légende veut que leurs lueurs soient les âmes des morts montées au ciel. Le bleu et le vert annoncent la paix ; le rouge est présage de malheur. Les anciens racontaient que l’aurore avait rougi avant la Grande Guerre patriotique.

Selon les croyances sames, le monde se divise en trois niveaux. Le niveau intermédiaire est notre planète. Le niveau supérieur est le cosmos, l’univers, les étoiles, les autres planètes. Et le niveau inférieur est le monde souterrain, où l’homme descend après sa mort. On craignait que les défunts ne deviennent des goules, aussi les enterrait‑on sur des îles, pour que l’eau sépare les vivants des morts. Les chamans étaient les passeurs entre ces trois mondes.

Les gens du renne

À l’heure de la retraite, Ouliana et Boris ont choisi de retrouver le mode de vie ancestral. Avec des compagnons de route, ils ont fondé une communauté same à but non lucratif. Le couple a construit un tchoum (plus tard remplacé par une cabane de chantier), a acheté des rennes et s’est installé dans la toundra, à l’image de leurs aïeux. Ils ne venaient à Lovozero que pour faire des courses, acheter de l’essence et toucher leur pension.

Dans la toundra, ils étaient chez eux. On dit des Samis, en rigolant, qu’ils ont un GPS dans la tête. Pour eux, s’orienter, ce n’est pas une affaire de carte, mais une fusion intime avec le paysage. « Un jour, des pêcheurs égarés ont frappé à notre porte, ils ne savaient plus où ils avaient laissé leur motoneige en panne, raconte Ouliana. Boria leur a posé quelques questions et il est allé droit à l’endroit où elle était. Il connaissait la toundra dans ses moindres recoins. »

Nina Ielisseïevna Afanassieva. À l’exposition « Là où la Terre commence », on pouvait voir la collection d’objets culturels et d’artisanat same qu’elle a rassemblée.
Nina Ielisseïevna Afanassieva. À l’exposition « Là où la Terre commence », on pouvait voir la collection d’objets culturels et d’artisanat same qu’elle a rassemblée. Photo: Marina Krougliakova

Selon la législation russe, les Samis, en tant que peuple autochtone, peuvent obtenir des terres. Ouliana et Boris le savaient et ont tenté leur chance pendant plus de cinq ans. Ils ont passé leur temps dans les administrations : un papier manquait, puis un autre, parfois les dossiers disparaissaient. Finalement, ils n’ont plus supporté les lenteurs administratives et se sont juré de ne plus remettre les pieds dans ces bureaux. Mais ils n’ont pas renoncé à leur rêve. « Nous avons choisi la toundra, au plus près des rennes, non par nécessité, mais par amour. »

Ouliana est convaincue que chaque renne a son caractère. Ainsi Guitariste, attelé, tapait du pied comme s’il pinçait les cordes d’un instrument. Bantik (petit nœud) avait une tache en forme de nœud autour du cou. Les rennes comprennent tout, seule la parole leur manque. Plaksa (pleurnicheur), un superbe renne noir, était destiné à l’abattage. Il l’a compris et s’est mis à pleurer. Boris l’a épargné et en a fait une bête de traîneau.

Mais un jour, tout s’est effondré. « Boria est sorti nourrir les rennes et il est revenu aussitôt, les larmes aux yeux. Des chiens errants avaient déchiqueté le troupeau… Après cela, son cœur a lâché. Quand il est mort, j’aurais voulu rester, mais mes filles s’y sont opposées. »

Revenue quelque temps plus tard à la cabane, Ouliana l’a trouvée pillée. La communauté a été dissoute, sans qu’il reste la moindre dette.

La complexe «généalogie» de l’alphabet same

La langue same, dit‑on, coule comme un ruisseau. Elle appartient au groupe finno‑ougrien. Les Samis ne connaissaient jamais l’écriture. Jusqu’au début du XXe siècle, les ouvrages traduits du russe vers le same l’étaient à l’aide de caractères russes.

L’alphabet same de 1982
L’alphabet same de 1982. Photo: Marina Krougliakova

Le premier alphabet same a été créé en 1933 par un linguiste soviétique, Zakhar Tchernyakov, avec Alexandre Endioukovski, en graphie latine. On a publié alors des abécédaires, des manuels, des livres de lecture. Dans les écoles primaires de Mourmansk et de la région, les enfants sames ont été instruits dans leur langue maternelle. Mais cette écriture n’a pas duré. En 1937, le prétendu « complot same » a été monté. L’enseignement de la langue same et en same a cessé. Endioukovski a beau publier un nouvel abécédaire en cyrillique la même année, cela ne l’a pas empêché d’être fusillé. Tchernyakov, lui, a survécu par miracle.

Le Centre culturel national du district de Lovozero
Le Centre culturel national du district de Lovozero. Photo: Marina Krougliakova

La renaissance de l’écriture same a commencé dans les années 1970, quand on a autorisé l’enseignement du same comme matière principale dans les internats scolaires. Pour faire des manuels, il fallait un alphabet. Celui d’Endioukovski, en cyrillique, avec ses 33 lettres, ne permettait pas de noter tous les sons spécifiques.

Les Samis de Kola parlaient quatre dialectes, et il y avait aussi de nombreux parlers locaux. Parfois, les différences étaient telles qu’ils ne se comprenaient pas entre eux. Alors on a pris un dialecte comme base : le same de Kildine.

En 1979, les philologues Rimma Kouroutch et Boris Gloukhov, avec Alexandra Antonova, locutrice same, ont élaboré un projet d’alphabet same. Un groupe de scientifiques, dont Nina Afanassieva, l’a affiné pendant cinq ans. L’alphabet a été adopté en 1982. Il compte 43 graphèmes ; pour certains sons, on a employé les lettres latines *h* et *j*. « Certains, surtout les anciens, trouvent cet alphabet trop compliqué, et ils n’ont pas tort, estime Nina Ielisseïevna. L’alphabet est un code graphique qu’il faut expliquer à ceux qui parlent la langue pour qu’ils puissent l’écrire. Or personne ne leur a jamais appris cela. »

Nina Ielisseïevna fait partie des auteurs du premier dictionnaire same‑russe. Elle en prépare actuellement la seconde édition.

Troisième histoire. Anastassia Iakovleva

Ma troisième héroïne, Anastassia Iakovleva, est née elle aussi à Voronié. Son père était chef d’équipe dans une brigade d’éleveurs de rennes. Sa mère s’occupait des enfants : ils étaient onze. « À la maison, on parlait same. J’ai découvert le russe quand je suis entrée en classe préparatoire », raconte Anastassia.

En 1963, l’école de Voronié a été fermée à cause de la construction du barrage hydroélectrique, et Anastassia a continué sa scolarité à l’internat de Lovozero. « Nous confondions les mots russes, nous faisions des fautes de terminaisons et d’accentuation. Il nous était interdit de parler same entre nous ; il fallait parler russe », se souvient‑elle.

À la bibliothèque de Lovozero, pendant la soirée thématique intitulée « Nos concitoyens — notre fierté ».
À la bibliothèque de Lovozero, pendant la soirée thématique intitulée « Nos concitoyens — notre fierté ».. Photo: Marina Krougliakova

Les parents d’Anastassia sont restés deux ans de plus à Voronié, avant de rejoindre Lovozero en 1965. Mais elle, elle est restée à l’internat. « J’aimais bien, raconte Anastassia Ivanovna. Mais il y avait une autre raison. On avait construit une nouvelle maison à Voronié, et quand on a déménagé à Lovozero, on n’a pas eu de logement tout de suite. D’abord, on a vécu dans une cabane de bains qui tombait en ruine, ensuite on nous a donné une chambre dans un vieux bâtiment. Alors moi, je dormais à l’internat. »

Après ses études, Anastassia est entrée à l’école technique de sport de Montchegorsk. De retour à Lovozero, elle a été entraîneuse dans une école de sport pour enfants, puis éducatrice à l’internat. Elle a enseigné la langue same pendant plus de dix ans. Elle s’est ensuite prise de passion pour la traduction littéraire. Elle traduit du russe vers le same et du same vers le russe des contes, des pièces, des nouvelles, surtout pour les mises en scène du Théâtre populaire de Lovozero, qui porte le nom de Nikolaï Dmitrievitch Iouchkevitch, figure emblématique de la culture same. « Ce qui est le plus difficile, c’est la poésie, explique‑t‑elle. Parce que le rythme des vers sames et russes ne correspond pas. Autrefois, les contes ne se racontaient pas, ils se chantaient. »

Les œuvres des poètes sames sont riches de métaphores que le russe peine à rendre, tant les mots y sont chargés de sens. Les linguistes, par exemple, recensent une cinquantaine de mots pour dire la neige en same : neige humide, sèche, gelée, durcie, scintillante, sale, neige au sommet des montagnes, dans les marais, sur la glace — chacune ayant son nom propre.

Ouliana Mikhaïlovna Ioulina
Ouliana Mikhaïlovna Ioulina. Photo: Marina Krougliakova

« Aujourd’hui, je ne parle le same qu’avec les gens de mon âge, raconte Anastassia Ivanovna. Quand j’ai commencé à enseigner, les enfants ne comprenaient déjà plus la langue. Nous, on la parlait parce que c’était la langue de la maison. Maintenant, il y a beaucoup de mariages mixtes. Les enfants parlent same en classe, mais à la maison, ils n’entendent que le russe. Alors au cours suivant, on est obligés de tout reprendre depuis le début… »

***

Lovozero, qui s’étire au bord de la rivière Virma, non loin du lac dont il porte le nom, est considéré comme la capitale et le centre culturel des Sames. On y trouve le Musée d’histoire, de culture et de mode de vie des Sames de Kola, le Centre culturel national et le Centre de développement des loisirs et de la culture. De nombreux ateliers y sont proposés, des fêtes et festivals folkloriques y sont organisés, on y chante, on y joue des pièces en same, et des cours de same y sont donnés. Mais dans la rue ou au magasin, on n’entend pas parler same — peu de gens l’utilisent au quotidien.

« La langue est en train de mourir, c’est dommage, et nous essayons de la faire revivre, de la sauver, explique Nina Afanassieva. Les locuteurs natifs sont encore là, mais leurs enfants et petits‑enfants, même s’ils comprennent encore un peu, ont en grande partie perdu l’usage de la langue. »

Depuis 2003, à la bibliothèque de Lovozero, on enregistre des entretiens audio avec les anciens. On organise aussi des soirées où l’on écoute les histoires des gens qui parlent de leurs proches, de leurs amis, de ceux qui ne sont plus là. Beaucoup de Samis, qui autrefois avaient honte de leur origine, en parlent aujourd’hui avec fierté et se mettent à apprendre leur langue.

Ouliana Ioulina et Anastassia Iakovleva sont amies depuis leur plus jeune âge
Ouliana Ioulina et Anastassia Iakovleva sont amies depuis leur plus jeune âge. Photo: Marina Krougliakova

Le village same de Varzino n’est pas resté seulement dans la mémoire de Nina Afanassieva et de ceux qui y vécurent : il habite leur cœur. Chaque été, ils retournent là‑bas, même s’il ne reste plus que le puits et le cimetière. Ouliana Ioulina, ses sœurs, Anastassia Iakovleva, d’autres encore, n’oublient pas leur village. Ils gardent leurs traditions, et c’est là leur identité. « Ma mère m’a appris à coudre, ma grand‑mère à tricoter. Et moi, j’ai appris ça à mes filles », raconte Ouliana Ioulina. Elle fabrique des bourki, des kangi, toutes sortes de chaussures en fourrure, des sacs en cuir. Ses sœurs composent et chantent en same, inventent des histoires, écrivent des poèmes, brodent, cousent les vêtements traditionnels.

… Les textes de Sophocle ont été traduits dans plus de cent langues. Le same fait désormais partie de cette liste. Anastassia Iakovleva a traduit un extrait d’Antigone pour le spectacle Antigone. C’est un mythe. Sa voix, sur la scène du Théâtre populaire, résonne comme l’écho des légendes d’autrefois, et ses traductions sont devenues un trait d’union entre les générations.

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