Sœurs Gnessine

«Nous voilà, cinq sœurs»

Sœurs Gnessine
Sœurs Gnessine
Fabian Ossipovitch Gnessine, le chef de famille
Fabian Ossipovitch Gnessine, le chef de famille

Aram Khatchatourian, Mikael Tariverdiev, David Toukhmanov, Iossif Kobzon, Lioudmila Zykina, Lioubov Kazarnovskaïa, Philippe Kirkorov, Valeria, Polina Gagarina et Shaman sont autant de noms qui, comme des centaines d’autres musiciens renommés, partagent un point commun : tous ont étudié à la légendaire Gnessinka. En 2025, l’Académie russe de musique Gnessine a célébré ses 130 ans.

L’histoire de ce prestigieux ensemble pédagogique — qui réunit aujourd’hui une académie de musique, un collège, une école de sept ans et une école de dix ans — est indissociable de la famille Gnessine. Tout a commencé en 1895, lorsque les sœurs Gnessine ont ouvert une petite école, donnant les cours à leur propre domicile. L’institution n’a cessé de grandir, et l’œuvre qu’elles ont bâtie a fini par rendre immortel le nom de ses fondatrices.

Lignée de musiciens

Bella Issaïevna, la mère, entourée de ses fils cadets
Bella Issaïevna, la mère, entourée de ses fils cadets

Les Gnessine viennent de Rostov-sur-le-Don, où leurs parents – le rabbin Fabian Ossipovitch et son épouse Bella Issaïevna, née Floetzinger – avaient quitté Vilna pour s’y établir. Le père était issu des couches les plus pauvres des bourgades juives du gouvernement de Minsk. La famille maternelle, en revanche, était très connue sur place : Shaya Floetzinger était un chanteur improvisateur réputé (d’ailleurs, Floetzinger signifie « joueur de flûte » en allemand). Les trois sœurs de Bella Issaïevna avaient fait des études de musique professionnelles, et elle-même était musicalement très douée.

Sur les douze enfants des Gnessine, neuf vécurent : quatre garçons et cinq filles. Après une scolarité élémentaire à Rostov-sur-le-Don, les sœurs aînées, Evguenia, Elena et Maria, se rendirent l’une après l’autre à Moscou pour poursuivre leurs études au conservatoire, dans la classe de piano.

Elena Fabianovna dans sa jeunesse
Elena Fabianovna dans sa jeunesse

Evguenia sortit du conservatoire en 1889 avec une médaille d’argent. Sa sœur Elena, extrêmement douée, fut dispensée des classes préparatoires et entra directement dans la classe supérieure du pianiste Vassili Safonov, nommé directeur du conservatoire en 1890. Elle avait pour condisciples Serge Rachmaninov et Alexandre Scriabine, avec lesquels elle resta liée toute sa vie.

Devenu recteur, Safonov dut abandonner ses élèves. Il confia Elena Gnessine à un professeur invité, Ferruccio Busoni, lauréat du premier Concours international de piano Anton Rubinstein. Le jeune pianiste italien voyait en elle son élève la plus talentueuse, lui promettait un brillant avenir et, lorsqu’il partit pour les États‑Unis en 1891, l’invita à le suivre pour se produire avec lui. Mais la jeune fille, âgée alors de dix-neuf ans, n’osa pas se lancer dans une aventure aussi lointaine (Elena Gnessine était née en 1872, mais elle modifia plus tard son année de naissance en 1874, ce qui a souvent prêté à confusion).

En octobre 1891, un drame frappa la famille : Fabian Ossipovitch mourut, laissant les siens sans ressources. Plongée dans le besoin, Elena chercha un emploi et trouva un poste de professeur de musique dans une école privée. Ce fut le point de départ d’une carrière d’enseignante d’une longévité exceptionnelle : soixante-seize ans.

L’ancien bâtiment de l’école Gnessine, situé place Sobatchia, 5
L’ancien bâtiment de l’école Gnessine, situé place Sobatchia, 5

Petit conservatoire

Grigori Fabianovitch, dont le destin fut tragique
Grigori Fabianovitch, dont le destin fut tragique

Lorsqu’Elena Gnessine termina ses études au conservatoire en 1893, sa sœur Evguenia avait déjà mûri le projet d’ouvrir leur propre école de musique, destinée aux enfants comme aux adultes. Elles attendirent que Maria achève également son cursus, et le 2 (15) février 1895, elles ouvrirent les portes de leur établissement — dans l’appartement même qu’elles occupaient, dans la ruelle Gagarinski.

Vassili Safonov, le directeur du conservatoire, soutint chaleureusement leur initiative. Il envoyait souvent les élèves les plus doués chez les Gnessine. Beaucoup de candidats recalés aux examens d’entrée, après une préparation chez elles, réussissaient à entrer au conservatoire l’année suivante. L’école gagna bientôt le surnom de « petit conservatoire ». Elena obtint l’autorisation municipale pour que l’établissement devienne officiel ; elle en assuma alors la direction et se chargea de tout l’aspect organisationnel.

Evguenia Fabianovna, la sœur aînée
Evguenia Fabianovna, la sœur aînée

Au début, il n’existait pas de programme d’études défini, mais l’afflux des élèves obligea les sœurs à en élaborer un. Des cours furent créés : théorie, chant choral, musique de chambre. Chaque sœur enseignait les disciplines de son choix.

Grâce au mécène et industriel Alexandre Kavérine, elles purent acquérir un piano : elles n’en possédaient qu’un seul, alors que les classes en exigeaient au moins deux. Les frais de scolarité étaient modestes, et certains élèves talentueux mais dans le besoin étudiaient à tarif réduit, voire gratuitement.

Parmi les premiers diplômés de l’école figurait Olga, la benjamine des sœurs Gnessine. Les aînées jugèrent inutile de l’envoyer au conservatoire et la formèrent elles-mêmes. La quatrième sœur, la violoniste Elizaveta, acheva quant à elle ses études au conservatoire. Quand elle rejoignit l’école en 1901, une nouvelle classe fut créée — celle de violon. Elizaveta joua par la suite un rôle pionnier dans la formation aux autres instruments à cordes.

Au tournant du XXe siècle, les Gnessine commencèrent à étoffer leur équipe pédagogique. Parmi les premiers à rejoindre l’aventure figurent les jeunes Reinhold Glière et Alexandre Gretchaninov ; plus tard, les enseignants furent également recrutés parmi les anciens élèves de la maison. L’étroitesse des locaux de la ruelle Gagarinski devint vite un problème : en 1900, les sœurs déménagèrent dans une demeure plus vaste, place Sobatchia (aujourd’hui disparue, engloutie sous l’avenue Kalinine, l’actuel Nouvel Arbat, NDLR). Un jour qu’elles flânaient dans l’Arbat, leur regard fut attiré par un immeuble aux cinq grandes fenêtres surmontées de bas-reliefs représentant cinq têtes féminines. La décision fut prise sans hésiter : « Nous nous sommes dit : nous voilà, cinq sœurs. Cela ne peut être un hasard ! » se souvenait Elena Fabianovna.

Olga Fabianovna avec son mari, le professeur Alexandrov
Olga Fabianovna avec son mari, le professeur Alexandrov. Photo: Alexandre Boury

Comme auparavant, les sœurs non mariées vivaient et enseignaient dans le même bâtiment. Cela donnait parfois lieu à des scènes amusantes : un matin, pendant le thé, Elena Fabianovna entendit une fausse note à l’étage. Elle bondit de sa chaise et monta pour savoir chez quel professeur l’élève jouait si mal.

Joies et peines

Dans les années 1920, Anatoli Lounatcharski fut le protecteur de l’école des Gnessine
Dans les années 1920, Anatoli Lounatcharski fut le protecteur de l’école des Gnessine

Une fois les jeunes frères Gnessine devenus grands et partis de Rostov-sur-le-Don, les sœurs firent venir leur mère, Bella Issaïevna, auprès d’elles, à Moscou.

Mikhaïl Gnessine, qui se présenta au concours du conservatoire de Moscou en 1900, fut victime du numerus clausus imposé aux étudiants juifs. À l’inverse de ses sœurs, il refusa d’abandonner sa foi pour la religion orthodoxe. L’année suivante, il fut admis au conservatoire de Saint-Pétersbourg, où il apprit la composition sous la férule de Nikolaï Rimski-Korsakov. Grigori, le plus jeune des frères, vouait aux voyages un amour inconditionnel. Il sillonna les routes comme un artiste de passage, vivant de ville en ville, de pays en pays. Son existence prit un tour tragique : arrêté à deux reprises — en 1905, puis en 1908 — pour avoir pris part à des actions antigouvernementales, il fut exilé. Sous le nouveau régime, le sort ne lui fut pas plus clément : en 1937, accusé d’espionnage, Grigori Gnessine fut condamné à mort et fusillé.

Trois des sœurs Gnessine fondèrent une famille. Evguenia épousa l’historien médiéviste Alexandre Savine ; Olga, quant à elle, se maria avec Dmitri Alexandrov, professeur à l’Académie de l’Armée de l’Air Joukovski. Les Alexandrov adoptèrent Elizaveta Koudriachova, une fillette orpheline de bonne heure. Celle-ci apprit le piano auprès de sa mère adoptive, enseigna dans une école de sept ans et demeura toujours fidèle aux sœurs Gnessine. Après leur mort, elle devint la gardienne du musée qui leur est dédié. Elizaveta Fabianovna fut la seule à avoir des enfants. D’abord mariée au violoniste Alexandre Vivien, elle donna naissance à un fils, Choura. Puis, de son union avec le luthier Evgenij Vitácek, elle eut Fabi, qui devint un compositeur de renom.

Elena Gnessine racontait qu’au conservatoire, elle aidait Sergueï Rachmaninov pour ses exercices d’harmonie, tandis que lui l’aidait à progresser en français
Elena Gnessine racontait qu’au conservatoire, elle aidait Sergueï Rachmaninov pour ses exercices d’harmonie, tandis que lui l’aidait à progresser en français

Elena Fabianovna ne fonda jamais de foyer. Elle donna toutes ses forces à ses élèves, mais c’est à son neveu et filleul, Choura Vivien, qu’elle voua l’affection la plus profonde. L’enfant était d’une exceptionnelle nature musicale et s’essayait à la composition. Elena Fabianovna notait que « son talent touchait au génie ». Un jour, elle conduisit le petit Choura, âgé de sept ans, chez Sergueï Rachmaninov. Avant de franchir le seuil, elle prévint son neveu qu’il allait rencontrer un grand compositeur. L’enfant, interloqué, demanda : « Mais est-ce que tous les grands compositeurs ne sont pas morts depuis longtemps ? » Sergueï Vassilievitch, qui ouvrait déjà la porte, entendit cette question pleine de spontanéité. « Je suis encore vivant, mon cher petit garçon », répondit-il en souriant aux visiteurs.

Peu après cette rencontre, Choura mourut brutalement. Il s’éteignit brutalement à huit ans, emporté en deux jours par la diphtérie. Sa mort fut une douleur sans fond pour Elena Fabianovna. En quelques heures, ses cheveux blanchirent ; elle resta longtemps sans pouvoir approcher le piano. Seules ses élèves et la musique l’aidèrent à traverser son chagrin.

Les deuils ne s’arrêtèrent pas là. La même année, Bella Issaïevna mourut, puis, en 1918, Maria Fabianovna les rejoignit dans la tombe. Après la révolution, leur frère Vladimir fut porté disparu. Les sœurs crurent qu’il avait péri, mais elles apprirent en 1922 qu’il avait réussi à gagner les États‑Unis via Constantinople, où il vécut encore de longues années sans jamais reprendre contact avec sa famille. En 1915, en pleine force de l’âge, s’éteignit brutalement Alexandre Scriabine, compositeur et grand ami des Gnessine (voir sur « Russkyi mir.ru », article « Romantique mystique »).

Une école tout à fait exceptionnelle

Après 1917, les Gnessine décidèrent de confier leur école aux nouvelles autorités et adressèrent une requête au Commissariat du peuple à l’instruction publique. L’issue favorable de leur démarche fut largement due à leur ancienne relation avec le commissaire Anatoli Lounatcharski. Pendant la guerre civile, désespérée par la pénurie d’argent et de vivres, Elena Fabianovna osa se rendre chez lui au Kremlin. Lounatcharski reconnut en elle la jeune femme rencontrée en 1901 lors d’un séjour au domaine des Gontcharov, situé à Polotniany Zavod (voir sur « Russkyi mir.ru », article « Polotniany Zavod »). Lounatcharski protégea les sœurs Gnessine, affirmant que leur école était « une école tout à fait exceptionnelle ».

Les sœurs Gnessine enseignèrent la musique aux plus jeunes enfants d’Alexandre Scriabine, Ariadna et Youlian
Les sœurs Gnessine enseignèrent la musique aux plus jeunes enfants d’Alexandre Scriabine, Ariadna et Youlian. En signe de reconnaissance, il offrit à Elena Fabianovna une photo dédicacée

En juillet 1919, l’école nationalisée fut rebaptisée Deuxième école de musique d’État de Moscou, et Elena Fabianovna en prit la direction. Les frais de scolarité furent abolis. L’année suivante, pour ses vingt-cinq ans, l’école reçut le titre d’établissement exemplaire et fut réorganisée : la section des débutants devint l’École pour enfants de premier degré, la section supérieure fut transformée en Troisième collège d’État exemplaire de musique. Les sœurs Gnessine s’engagèrent au sein du département musical du Commissariat du peuple à l’instruction publique (MOUZO) et participèrent à la réforme qui institua en Russie soviétique un système musical à trois degrés : école, collège, conservatoire. Evguenia Savina-Gnessine fut l’une des principales auteures du programme des écoles de musique pour enfants, rendu obligatoire pour tous les établissements de premier degré de la RSFSR. Elena Fabianovna devint responsable des affaires économiques de la commission culturelle et éducative du comité d’entreprise du MOUZO, ainsi que vice-présidente du comité d’entreprise unifié des écoles de musique.

Une spacieuse salle de concert fut installée dans l’immeuble de la rue Vorovskogo, aujourd’hui rue Povarskaïa
Une spacieuse salle de concert fut installée dans l’immeuble de la rue Vorovskogo, aujourd’hui rue Povarskaïa. Photo: Alexandre Boury

Pendant ces années, le nombre d’élèves explosa, aussi bien à l’école que dans le collège. Elena Gnessine écrivait à Rachmaninov en 1921 : « L’école déborde – nous avons 387 élèves ! Dès qu’elle est devenue publique et gratuite, tout Moscou a voulu inscrire ses enfants chez nous. » Les professeurs durent durcir les examens d’entrée pour limiter les effectifs.

En 1923, un département de création fut institué au collège pour former les compositeurs et les théoriciens. Mikhaïl Gnessine en devint le directeur. Il avait longtemps hésité avant de s’établir à Moscou. Après ses études au conservatoire de Saint-Pétersbourg, il avait vécu plus de dix ans à Rostov-sur-le-Don et avait même caressé l’idée d’émigrer en Palestine. Il finit par rejoindre ses sœurs. Parmi ses élèves, le plus illustre fut Aram Khatchatourian. Fait notable : ce sont les Gnessine qui surent reconnaître le talent de ce jeune homme de dix-neuf ans venu de Tiflis. Il était prêt à jouer de n’importe quel instrument, fût-ce le tambour, mais il ignorait le solfège. Après l’avoir fait passer devant un jury, Elena Fabianovna formula son verdict : l’oreille était parfaite, mais il fallait tout reprendre depuis les bases. Elle l’orienta vers la classe de son frère, le compositeur. À la retraite de Mikhaïl Gnessine, ce fut d’ailleurs Khatchatourian qui prit la direction du département et forma toute une génération d’élèves, parmi lesquels le plus célèbre reste sans doute Mikael Tariverdiev.

Un second bâtiment, conçu pour abriter le collège musical, fut érigé entre 1966 et 1974 à proximité du bâtiment historique
Un second bâtiment, conçu pour abriter le collège musical, fut érigé entre 1966 et 1974 à proximité du bâtiment historique. Photo: Alexandre Boury

Dès 1925, l’établissement obtint le droit d’ajouter officiellement à son nom celui des Gnessine. Les autorités reconnaissaient enfin les mérites de la famille. Mais les Gnessine avaient aussi des détracteurs. À la fin des années 1920, ils subirent les attaques de l’Association russe des musiciens prolétariens (RAPM). Dans ses revues, Le Musicien prolétarien et Pour une musique prolétarienne, une campagne de dénigrement s’abattit sur la famille, visant particulièrement Mikhaïl Gnessine. En 1929, Elena Gnessine dut abandonner la direction du collège pour n’en assurer que les fonctions pédagogiques. La persécution cessa avec la dissolution de la RAPM en avril 1932. Elena Fabianovna reprit alors les rênes et parvint à convaincre les autorités de la nécessité d’une extension. Sur sa demande, un bâtiment voisin, situé sur la place Sobatchia, fut attribué au collège.

Le salon Chouvalov, l’un des fleurons de l’académie
Le salon Chouvalov, l’un des fleurons de l’académie. Photo: Alexandre Boury

«Donnez-moi des clous!»

Jusqu’au bout, Elena Gnessine s’opposa fermement à toute idée d’évacuation
Jusqu’au bout, Elena Gnessine s’opposa fermement à toute idée d’évacuation. Photo: Alexandre Boury

À la fin des années 1930, l’école des Gnessine étouffait : le nombre d’élèves avait explosé. Elena Fabianovna se mit en quête d’un nouveau bâtiment. Il fallait trouver un terrain et élaborer un projet architectural. L’espoir naquit que le nouveau bâtiment accueille enfin le troisième cycle de l’enseignement musical — un institut équivalent au conservatoire.

Elena Fabianovna repéra un terrain propice non loin de l’adresse précédente, dans la rue Vorovskogo (aujourd’hui Povarskaïa). Le nouveau bâtiment, conçu par l’architecte Alexeï Tichine, devait comprendre un vaste ensemble scolaire, une salle de concert et des logements pour les sœurs Gnessine, qui souhaitaient à nouveau vivre sur leur lieu de travail. Les travaux commencèrent en 1937 mais furent interrompus par le déclenchement de la Grande Guerre patriotique.

En attendant leurs cours, les étudiants s’entraînent dans les couloirs sur des pianos silencieux
En attendant leurs cours, les étudiants s’entraînent dans les couloirs sur des pianos silencieux. Photo: Alexandre Boury

Elizaveta, Olga et Mikhaïl Gnessine furent évacués de Moscou et travaillèrent dans des établissements musicaux d’autres villes (Evguenia Fabianovna était décédée en 1940). Elena Fabianovna, quant à elle, refusa de quitter la capitale et son école. Malgré l’ordre des autorités de cesser les cours, les professeurs restés sur place continuèrent à enseigner officieusement. En octobre 1941, l’état de siège fut décrété à Moscou et Elena Fabianovna, en tant que députée du soviet de Moscou, fut contrainte d’évacuer vers Kazan. Mais dès le même mois, l’école rouvrit ses portes. Les enseignants restés dans la capitale, en grande difficulté et sans bois de chauffage, se réunissaient place Sobatchia pour les gardes de nuit, désamorçaient les bombes incendiaires sur les toits, raccommodaient le linge des blessés de l’hôpital voisin, cousaient des chemises et travaillaient comme infirmières.

Quand Elena Gnessine apprit que l’école fonctionnait, elle obtint l’autorisation de revenir. En janvier 1942, par un froid glacial, cette femme de soixante-dix ans parcourut à pied le trajet de la gare de Kazan à l’Arbat. Son arrivée inopinée stupéfia l’équipe enseignante. Dès son retour à la direction et au soviet de Moscou, les conditions s’améliorèrent : nourriture, bois, vêtements arrivèrent. La directrice organisa aussi de nombreux concerts de ses élèves dans les hôpitaux et au front.

Le bureau d’Elena Fabianovna
Le bureau d’Elena Fabianovna. Photo: Alexandre Boury

En 1944, un décret institua l’Institut pédagogique musical d’État Gnessine, et le 1er septembre, le nouvel établissement accueillit ses premiers étudiants. L’ensemble scolaire conservait toutefois les cycles secondaire (collège) et primaire (école de musique). L’année suivante, lors de la célébration du cinquantenaire de l’école, quelques mois avant la victoire, Elena Fabianovna prononça un discours devant d’éminents invités, plaidant pour une accélération de la construction du nouveau bâtiment. « Donnez-moi des clous ! » lança-t-elle. Elle obtint gain de cause : dès 1946, la première phase du bâtiment de la rue Vorovskogo fut achevée. L’apparition de nouveaux espaces permit d’ouvrir un cycle supplémentaire au sein de l’ensemble scolaire : une école spéciale de dix ans pour enfants musicalement surdoués.

Andrei Gaponov
Andrei Gaponov, directeur du musée commémoratif et ancien élève de l’académie, devant le piano Bechstein qu’Elena Gnessine avait choisi avec l’aide de Rachmaninov en personne. Photo: Alexandre Boury

Habituée à vivre longtemps

Une fois le bâtiment achevé, Elena et Olga Gnessine, qui vivaient encore dans la vieille maison de la place Sobatchia, quittèrent celle-ci pour s’installer dans l’institut de la rue Vorovskogo. Avec elles s’installèrent Elizaveta Koudriachova, la fille adoptive d’Olga, et leur chatte adorée, Pciolka (en russe : « petite abeille »). Le déménagement fut une épreuve pour Elena Fabianovna, alors âgée de soixante-quinze ans. Le nouvel appartement avait été conçu à l’image de l’ancien : mêmes meubles, mêmes dispositions — bibliothèques, rayonnages, bureau, aquarium, deux pianos, dont l’un avait été choisi autrefois par Rachmaninov lui-même.

Le nouvel appartement a été aménagé sur le modèle de l’ancien domicile des Gnessine, place Sobatchia
Le nouvel appartement a été aménagé sur le modèle de l’ancien domicile des Gnessine, place Sobatchia. Photo: Alexandre Boury
Le second étage était réservé à Olga Fabianovna. Après sa mort, Elena Gnessine remit les pièces au rectorat.
Le second étage était réservé à Olga Fabianovna. Après sa mort, Elena Gnessine remit les pièces au rectorat. Photo: Alexandre Boury

Après la guerre, les Gnessine subirent une nouvelle campagne de harcèlement : accusés de cosmopolitisme, dénoncés, sommés de céder leurs postes. Pour sauver le département de composition de l’institut, Mikhaïl Fabianovitch dut prendre sa retraite. Elizaveta Fabianovna fut renvoyée à l’insu d’Elena Gnessine. Les attaques contre les Gnessine ne cessèrent qu’avec la mort de Staline en 1953. Après cette date, Elena Fabianovna abandonna ses fonctions de directrice pour devenir directrice artistique de l’institution.

La statue d’Elena Fabianovna, réalisée par A. N. Bourganov et I. A. Bourganov, a été inaugurée devant la salle de concert en 2004
La statue d’Elena Fabianovna, réalisée par A. N. Bourganov et I. A. Bourganov, a été inaugurée devant la salle de concert en 2004. Photo: Alexandre Boury

Elena Fabianovna survécut à tous ses frères et sœurs. Durant ses dernières années, après une fracture de la jambe, elle ne pouvait plus se déplacer seule. Mais elle se mettait en colère si l’on restreignait ses visites ou si l’on évoquait son état de santé. Elle vécut quatre-vingt-quinze ans et laissa derrière elle un véritable empire musical.

Elena Fabianovna s’éteignit en 1967. Conformément à ses dernières volontés, son appartement devint un musée. Il s’ouvrit au public trois ans plus tard et demeure à ce jour l’unique musée commémoratif de Moscou installé dans un établissement d’enseignement. Les étudiants y ont même institué une tradition : c’est là qu’ils sont initiés à la vie universitaire. Le musée est ouvert à tous, mais uniquement sur rendez-vous.

Après les Gnessine

Elena Fabianovna demeura jusqu’à son dernier souffle entièrement vouée à l’institution à laquelle elle avait consacré sa vie
Elena Fabianovna demeura jusqu’à son dernier souffle entièrement vouée à l’institution à laquelle elle avait consacré sa vie

Dans les années 1970, l’institution s’engagea résolument sur la scène internationale : ses enseignants et ses étudiants partirent en stage à l’étranger, tandis que des étudiants étrangers affluèrent à Moscou. Aujourd’hui, des jeunes originaires de cinquante pays étudient à la Gnessinka.

Sur les écrans soviétiques, les chanteurs formés par la Gnessine gagnèrent en visibilité. L’école s’est toujours distinguée du conservatoire par son esprit plus libre, plus audacieux. C’est là que furent créées, les premières en URSS, des filières peu académiques : en 1984, le département des variétés, puis le sound design, le management musical, la comédie musicale et les arts de la scène.

Depuis 1992, le cycle supérieur de l’ensemble scolaire est devenu l’Académie russe de musique — qui porte bien entendu le nom des Gnessine.

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