Fiodor Dostoïevski fut le premier dans la littérature russe à ouvrir la porte sur les ténèbres de l’âme humaine.

Dostoïevski serait probablement le premier véritable tragique de la littérature russe. Le premier écrivain aussi profondément malheureux, le premier à avoir ouvert la porte sur les ténèbres de l’âme humaine. Les titres mêmes de ses œuvres défilent comme un cortège funèbre : les pauvres gens, humiliés et offensés, la maison des morts, le sous-sol, les démons, crime et châtiment, l’idiot… Comme s’il avait dévoilé un souterrain peuplé de forces maléfiques — et découvert qu’elles étaient en lui.
L’enfance du futur écrivain ne fut pas joyeuse. Le père de Dostoïevski était médecin à l’Hôpital Mariinsky pour les pauvres ; les biographes aiment à répéter qu’il passait de longues soirées à étudier les « listes funèbres » des pauvres gens décédés. Dans l’aile gauche de l’hôpital se trouve l’appartement où vivait la famille. On peut y voir la chambre des enfants — celle qu’occupaient les garçons aînés, Fedia et Mikhaïl — un recoin sombre, séparé de l’antichambre, au mobilier rustique et réduit au strict nécessaire.
Issue d’un milieu cultivé et instruit, la famille Dostoïevski comptait de nombreux enfants — huit, mais le dernier mourut en bas âge. Nourrices et gouvernantes veillaient sur la progéniture. C’est dans la Bible que la mère apprenait à lire à ses enfants, et le Livre de Job fut le premier à marquer profondément le petit Fedia. Très tôt, des impressions vives s’imprimèrent dans l’âme de Dostoïevski : les visites au Kremlin et à ses cathédrales, les sorties familiales au théâtre, les longues soirées de lecture — car on lisait beaucoup, et avec ferveur. Fiodor Mikhaïlovitch écrivit un jour : «Il n’est rien de plus sacré et de plus précieux dans la vie qu’un beau souvenir, surtout s’il remonte à l’enfance. Sans cela, l’homme ne peut pas vivre. Ces souvenirs peuvent être pénibles, amers, mais la souffrance elle-même peut un jour se transformer en sanctuaire pour l’âme». Ainsi, dans son cœur d’enfant, la joie et la douleur étaient déjà profondément entrelacées.

La mère était phtisique ; le père travaillait beaucoup et buvait encore plus. Il criait sur les enfants et sur sa femme, qu’il tourmentait d’une jalousie absurde. Lorsqu’il eut obtenu la noblesse et le droit de posséder des terres, il acheta un domaine dans le gouvernement de Toula. Mais ils ne furent pas de bons propriétaires : la misère était partout, et leur demeure n’était qu’une maison en argile. Propriétaire impitoyable, le docteur Dostoïevski n’hésitait pas à faire battre ses paysans à la moindre faute. Un an plus tard, un violent incendie dévasta tout le domaine ; seule la maison du maître échappa aux flammes.
Les garçons aînés firent leurs études à la maison, puis chez Souchard, enfin au prestigieux pensionnat Tchermak. Le jeune Fedia, sérieux et introverti, lisait énormément et composait des récits fantastiques qu’il nommait « arabesques ».
En 1837, sa mère succomba à la phtisie. La famille éclata : deux enfants furent recueillis par la sœur de leur mère, les plus jeunes restèrent avec leur père au domaine, les aînés furent envoyés à Saint-Pétersbourg — à l’École principale du génie. Dostoïevski ne pardonna jamais à son père ce choix absurde. L’armée ? L’ingénierie ? Rien de tout cela ne l’attirait. L’exercice l’épuisait. Seules la littérature, le dessin et l’architecture trouvaient grâce à ses yeux. « L’homme est un mystère, écrivit-il alors. Il faut le résoudre, et si tu y passes ta vie, ne dis pas que tu l’as perdue. Je m’occupe de ce mystère, car je veux être un homme. » Il continua d’écrire — surtout des drames historiques, tous perdus aujourd’hui. Ce qui le fascinait : les caractères exceptionnels, le pouvoir, la puissance.

À l’été 1839, le père de Dostoïevski trouva la mort sous les coups de paysans dans son domaine. Motif ? Des insultes répétées en état d’ivresse ? La vengeance pour des filles déshonorées ? Les versions divergent. Quand Fiodor apprit la nouvelle, la première crise d’épilepsie le foudroya.
Sous-lieutenant
Ayant obtenu en 1841 le grade de sous-lieutenant du génie, Dostoïevski s’installa seul dans un appartement loué et termina ses études en externe — deux ans plus tard. Libre, solitaire, rêvant de gloire, mais toujours fauché : sa vie désordonnée, son goût du jeu, des restaurants et des beuveries entre amis le ruinaient. Il travailla comme un modeste dessinateur. Son salaire ne suffisait pas. L’argent des tuteurs était dépensé ou perdu au jeu; très vite, Dostoïevski fit la connaissance des prêteurs sur gages. Mettre ses effets personnels en gage devint pour longtemps son mode de vie habituel.

En 1844, il abandonna le service d’ingénieur un an après avoir obtenu son diplôme. Il démissionna et se consacra à l’écriture. Bientôt parut Eugénie Grandet dans sa traduction. « Une traduction sans pareille », écrivit-il à son frère, avec une modestie toute relative. Il croyait en son génie. Ses amis du cercle Biélinski ne le lui pardonnèrent pas. Après le succès de son premier roman, Les Pauvres Gens, ils l’avaient porté aux nues, puis soudain, de façon inattendue pour lui, ils changèrent d’avis. On répéta que Dostoïevski avait fait son temps. Tourgueniev qualifia de « bouton sur le nez de la littérature russe ».
Dostoïevski rompit définitivement avec le cercle Biélinski. Son œuvre suivante, La Logeuse, n’obtint la faveur ni du public ni des gens de lettres — et l’auteur lui-même finit par la désavouer. Il est difficile d’imaginer quelle eût été la suite de sa carrière si un grand malheur ne l’avait pas rattrapé.
Conspirateur
Au printemps 1846, un inconnu au chapeau large l’aborda et lui demanda quel serait son prochain livre. C’était Mikhaïl Petrachevski, le fondateur du premier cercle socialiste russe. Les membres du cercle Petrachevski lisaient des exposés sur le socialisme, l’athéisme, discutaient de réforme, de l’émancipation des paysans. Dostoïevski ne songeait pas à renverser le régime. Il croyait au bonheur universel, compatissait aux victimes. On se souvint de sa passion quand il évoqua un sous-officier passé par les verges. Il participait surtout aux discussions littéraires. Un jour, il lut la lettre de Biélinski à Gogol — texte interdit, même s’il n’en partageait pas toutes les idées.
Cette lecture lui fut fatale. En 1848, les révolutions en France inquiétèrent le tsar. Il ordonna d’extirper la sédition. Le groupe Petrachevski fut pris pour cible. La lecture de la lettre Biélinski suffit à condamner Dostoïevski à mort. Il fut incarcéré au ravelin Alexeïevski, dans la forteresse Pierre-et-Paul. Puis vint la mise en scène sur le terrain Semionovski : on attacha trois condamnés aux poteaux, les soldats visèrent — et seulement alors on annonça la grâce. Les travaux forcés remplacèrent la pendaison.

L’un des trois condamnés, Grigoriev, qui avait déjà commencé à perdre la raison durant sa détention, sombra définitivement dans la folie. Dostoïevski, quant à lui, était presque serein. Rarement un écrivain russe a-t-il connu à ce point l’épreuve de sa propre mort. Chaque crise d’épilepsie faisait revivre à Dostoïevski cette plongée dans le néant, comme s’il traversait à nouveau les enfers. Il lui fallait ensuite de longs moments pour émerger de cet état, l’esprit envahi par la morosité.
Pourtant, la joie d’être en vie fut si forte qu’il supporta le bagne sans trop de peine. Ses Souvenirs de la maison des morts furent d’un calme, d’un équilibre, d’une humanité surprenants.

Dostoïevski observait attentivement ceux qui l’entouraient. Qui étaient ces gens ? Leurs âmes, que cachaient-elles ? Pourquoi l’un se repent-il tandis qu’un autre est certain d’avoir raison ? Pourquoi le bagne est-il une punition pour l’un et une vie normale pour l’autre ? Qu’est-ce qui, en l’homme, fait de lui un meurtrier ? Peut-on, par le châtiment, redresser un homme ? Il pose toutes ces questions comme des repères sur les troncs d’arbres — pour pouvoir y revenir plus tard, pour y réfléchir encore. Par la suite, il retournera maintes et maintes fois dans cet enfer humain. Il plongera non seulement au fond social, mais aussi au fond de sa propre âme, torturée par la douleur, la jalousie, la vanité, l’angoisse, les peurs, la maladie. Et chaque fois, il refera surface, il émergera du gouffre, tel Orphée sortant des enfers, tentant même d’en ramener les âmes égarées.
Lorsqu’on lit les Souvenirs de la maison des morts, on comprend pourquoi lui-même n’a pas sombré, ne s’est pas égaré, n’est pas devenu fou. Bien qu’il ait écrit lui-même : « Cette longue vie, lourde physiquement et moralement, cette vie terne m’a brisé… » — mais elle ne l’a pas brisé. On comprend enfin pourquoi la calomnie qui a été lancée contre lui, l’accusant de pédophilie, d’aimer les petites filles — une rumeur lancée par Strakhov, et que sa veuve a réfutée avec indignation — s’est révélée étonnamment tenace. Non, il est absolument évident, à la lecture de ce livre, que seule la lumière claire de l’âme peut vaincre les ténèbres — les siennes propres, celles des autres, celles de l’homme, et celles, terribles, du social.
Amour

Le bagne et l’exil lui donnèrent l’amour. À Semipalatinsk, il rencontra Maria Issaïeva, femme mariée, mère d’un garçonnet. Dostoïevski l’aima, et elle l’aima, semble-t-il. Le mari, muté à Kouznetsk, y mourut bientôt, mais la femme, déjà consumée par la phtisie, s’était éprise d’un instituteur. Ce tourment dura longtemps ; l’infortunée ne savait lequel choisir — d’autant que Dostoïevski était pauvre, malade et frappé d’indignité. Par l’entremise d’amis, il obtint la restitution de ses droits de noblesse et le grade de sous-officier. Le rival fut son garçon d’honneur à leur mariage. Ces sept années de cette union furent un calvaire pour tous deux, bien que Dostoïevski chérît son foyer, sa famille, qu’il traitât son beau-fils comme son propre enfant et que la mort de sa femme, emportée par la tuberculose, l’accablât profondément. Comme dans la maison paternelle régnaient un manque de simplicité et de paix — de même en fut-il dans son foyer ; la jalousie y régnait (ce n’est pas pour rien que dans les Souvenirs de la maison des morts, il fait du narrateur un meurtrier par jalousie), il y avait une mutuelle torture — et, après la mort de son épouse, un sentiment de complet vide.
Il semble qu’il ne pouvait, ne savait aimer sans martyriser l’être aimé et sans se martyriser lui-même. Plus douloureuse encore fut sa liaison avec Apollinaria Souslova, pour qui il partit en Europe, abandonnant sa femme gravement malade. Souslova s’était éprise de lui sincèrement et l’avait vénéré avec passion — puis elle le prit en haine, se rappelant ses griefs et ses propres souffrances.
Même son troisième et dernier grand amour, sa seconde épouse, Anna Grigorievna, qui lui était dévouée corps et âme, Dostoïevski la tortura de ses reproches les plus cruels, la harcela d’une jalousie maladive envers chaque passant — et il semble que ce mariage ne dut son salut qu’à l’incroyable faculté de cette femme à endurer et à pardonner.
Dans la tourmente
La gloire littéraire lui revenait, mais sa vie dévalait la pente. En Europe, il se mit à jouer à la roulette, perdit tout son argent, et dut emprunter à Souslova. À son retour, sa femme mourut. Son frère Mikhaïl Mikhaïlovitch la suivit dans la tombe. Le journal qu’ils tentaient de publier ensemble — Le Temps (Vremia), puis L’Époque (Epokha) — périt, laissant à Dostoïevski d’effroyables dettes. Restait une immense famille qu’il s’évertuait à soutenir — son beau-fils, ses frères, ses sœurs, la veuve de son frère avec ses enfants. L’argent semblait filer entre ses doigts — il écrivait à la hâte, livrait à l’imprimeur des chapitres dont l’encre était à peine sèche. Et maintes fois, il envia ouvertement Tolstoï et Tourgueniev, qui avaient les moyens matériels d’écrire sans se presser et de travailler leurs œuvres avec soin. Il ne fit la connaissance d’Anna Grigorievna que parce qu’il devait rendre son manuscrit en urgence — et avait donc besoin d’une sténographe.
Il écrivait dans la tourmente, à la diable, constamment accaparé par les affaires des autres et leurs dettes, perdait des amis — tous ne comprirent ni n’acceptèrent son virage conservateur et sa désillusion envers les idées socialistes –, vivait à crédit, perdait de l’argent au jeu et mettait ses biens en gage… Tout dégringolait, et lui continuait d’imprimer ses œuvres. Sa vie ne trouva une certaine stabilité qu’après son second mariage, bien que dans ce foyer aussi il tourmentât sa femme et se ruinât au jeu jusqu’au dernier sou. Il devint peut-être plus calme — même ses crises l’assaillirent moins souvent — et peut-être même un peu plus heureux, bien que la vie continuât de déverser sur lui de nouveaux malheurs : ses enfants Sonia et Aliocha moururent, les catastrophes s’acharnèrent sur la famille de sa femme…
Ce n’est que dans sa vieillesse qu’il obtint enfin une certaine stabilité financière, un foyer sûr, chaleureux et solide, la reconnaissance nationale et d’innombrables témoignages d’amour, lorsqu’il prononça son célèbre discours sur Pouchkine. Il connut tout cela, mais il était alors irrémédiablement atteint d’emphysème, qui l’emporta au zénith de sa gloire.
D’où savait-il tout cela?
Malgré la gloire tardive de Dostoïevski, ses contemporains auraient été bien étonnés d’apprendre que, dans la conscience de la postérité, il éclipserait complètement Tourgueniev, presque annihilerait Gontcharov et ferait sérieusement de l’ombre à Tolstoï. Avouer son amour pour Dostoïevski n’était pas tout à fait convenable, voire risqué pour sa réputation : nul ne doute que ce soit un grand talent et qu’il ait sondé les abysses, mais il est étrange de l’« aimer ». Dans une interview, Konstantin Raïkine racontait comment il avait eu l’idée de monter un spectacle solo à partir des Mémoires du sous-sol. Il éprouvait pour Dostoïevski un respect certain, mais de loin, sans intention de s’en approcher. Un jour, il se cassa la jambe en répétition ; n’ayant rien de mieux à faire, il tomba sur les Mémoires et se mit à lire — avec une stupéfaction croissante, avec effroi : l’auteur savait tout de lui, y compris ce qu’il avait de plus honteux. Arrivé à ces mots : « Je n’avais que vingt-quatre ans », Raïkine, qui avait vingt-quatre ans, tressaillit cette fois pour de bon. « Bon, pensa-t-il, mais CELA, il ne le sait pas de moi » — et il découvrit aussitôt, à la page suivante, ce souvenir parmi les plus odieux ; le livre vola contre le mur, et il tenta longtemps ensuite, avec sa béquille, de le ramener vers lui.
Il faudrait enfin s’avouer, ne serait-ce qu’à soi-même, le secret de cette ambivalence envers Dostoïevski : l’horreur, bien d’autres l’ont décrite, et avec quelle force, et nous avons trouvé pire pathologie dans la littérature mineure ou populaire des XIXe et XXe siècles ! Et ce n’est pas une question de style, même si les critiques stylistiques — dialogues monotones, démesure, logorrhée, hystérie, invraisemblance — pleuvent sur Dostoïevski avec une complaisance particulière. Tout cela est exact, mais les gallicismes de Tolstoï aussi sautent aux yeux, et sa maladresse — fût-elle voulue — a fait les frais de maintes parodies ; force est de constater que le style, chez Dostoïevski, n’est qu’un prétexte, une querelle artificielle. Lui reprocher sa démesure ou son hystérie, c’est comme blâmer Bosch pour ses fantasmagories ou Goya pour sa cruauté : c’est un trait de style, une intention délibérée, non un accident. La réserve est plus profonde, mais nous évitons de la formuler à voix haute, et nous nous l’avouons à peine : nous n’aimons pas Dostoïevski — ou nous le redoutons — pour la même raison que l’aimaient, disons, Nietzsche ou Camus.
Pour avoir vu le vide au fond de l’homme, pour cette intuition que l’ancien modèle humain est épuisé, que ses limites ont sauté et que rien ne garantit que nous saurions en inventer de nouvelles. Beaucoup déplorent que, dans Crime et châtiment, la théorie de Raskolnikov soit plus convaincante que toutes les tentatives pour la réfuter : la remarque est cinglante, mais erronée, car la théorie de Raskolnikov est abstraite (et, en tant que telle, aussi cohérente que toute construction intellectuelle), tandis que sa réfutation est artistique, et n’atteint que ceux qui savent lire, comme toute véritable œuvre d’art. Or l’art l’emporte sur l’abstraction. Et le spectacle de Raskolnikov, accablé par son propre crime, a plus de poids que toutes ses arguties théoriques, si démonstratives et rationnelles soient-elles. C’est là tout le génie de Dostoïevski : il soumet ses héros à la réalisation concrète, littérale, de leurs spéculations intellectuelles. Il en ressort que l’homme nouveau — celui des temps nouveaux, des défis ultimes et des grandes crises — ne peut être que celui qui s’impose à lui-même une expérience grandiose ; celui qui, selon le mot de Raskolnikov, « franchit la ligne ». Ainsi Sonia l’a-t-elle franchie, elle aussi — car le crime contre soi-même, fût-ce avec les intentions les plus pures, reste un péché majeur. Ainsi, selon la reconstitution du critique Igor Volguine, Aliocha Karamazov aurait-il dû la franchir à son tour — en s’imposant la terrible épreuve de se faire régicide (Souslova avait un jour confié à Dostoïevski avoir voulu tuer le tsar, et il l’avait longuement interrogée, avec curiosité, sur ce qui l’avait fait renoncer) : les idées funestes ne se combattent et ne se démasquent que par l’expérience personnelle et le sacrifice de soi. Voilà pourquoi Porphyre Petrovitch, parvenu à la conviction que la surhumanité mène à la perte, se dit « un homme déjà fini ». C’est la parabole évangélique : si le grain ne meurt après être tombé en terre, il reste seul ; s’il meurt, il porte beaucoup de fruit. Dostoïevski tient là : il faut mourir, ou du moins brûler en soi l’homme ancien, limité, qu’on était. Il l’avait instinctivement senti dès sa jeunesse — et c’est pourquoi il s’est lui-même soumis à cette expérience ; toute sa vie d’adulte est, à proprement parler, une vie posthume. Après la fusillade avortée, quatre ans de bagne et deux ans de service militaire, il a véritablement changé du tout au tout : il n’a pas simplement acquis une expérience limite, il a parcouru jusqu’au bout le chemin de perdition. Et sur ce chemin, payant de plusieurs années de sa vie cette expérience nouvelle, il a compris la vanité des réformes extérieures, des idées surhumaines et de cet orgueil qui l’avait tant fait souffrir. Son homme nouveau est avant tout celui qui a côtoyé la mort (ou la maladie mortelle, comme Mychkine) et qui, face à ces épreuves suprêmes, a trouvé des valeurs définitives, irrévocables. À proprement parler, le Christ après la résurrection incarne cet idéal d’homme — est-ce encore un homme ? — pour lequel n’existent ni les humiliations extérieures, ni la vanité, ni la concupiscence, ni l’espoir de réformes, ni le progrès. Cet homme connaît le prix de toute chose — et pour cette raison, il ne cède pas aux tentations les plus funestes : l’esprit sectaire, l’absolutisation de sa propre justice, le crime spéculatif… Il sait qu’il n’est de vérité que la miséricorde, et de salut que le sacrifice ; il est délivré de la peur ; il ignore la vanité. Strakhov se souvenait qu’après ses crises, Dostoïevski était « comme au sortir d’un bain » : il vécut toute sa vie comme s’il avait bouilli dans la chaudière de l’enfer. Dostoïevski nous apporte une nouvelle terrifiante : l’homme ne suffit pas, il lui faut devenir plus que ce qu’il imaginait dans ses rêves les plus noirs ou les plus orgueilleux. Dostoïevski, précurseur de Nietzsche, appelle l’homme à franchir un degré de plus dans son évolution. Mais cette perspective est si terrifiante que le lecteur, naturellement, cherche refuge dans des objections de style. D’ailleurs, pour reprendre les mots de Tchinguiz Aïtmatov, la littérature existe pour épargner à l’homme la nécessité de tenter sur lui-même des expériences fatales : il suffit d’avoir lu certaines œuvres, et Dostoïevski, tout entier, en fait partie.
Traduit : Catherine Tsareva

